Musiques populaires et musiques savantes : Pink Floyd - Atom Heart Mother

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L'ŒUVRE DANS SON CONTEXTE

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Atom Heart Mother : une œuvre collective, un mélange des genresAtom Heart Mother est une œuvre collective, créée par tous les membres de Pink Floyd, avec la participation de Ron Geesin, musicien expérimental. Par sa structure, sa durée et son instrumentation, Atom Heart Mother dépasse le cadre d’une chanson rock habituelle.

FICHE TECHNIQUE

Titre : Atom Heart Mother
Auteur et interprète : Pink Floyd
Date de composition : 1970
Durée : 23 minutes
Genre : rock progressif avec des influences électroacoustiques, jazz, ethno et classique
Effectif : Pink Floyd, soit David Gilmour (chant, guitare), Roger Waters (basse, chant), Richard Wright (claviers, chant), Nick Mason (batterie, percussions), plus violoncelle, chœur mixte (sans paroles), ensemble des cuivres

Nouveau traitement de la forme

Par sa forme, elle renvoie à la suite : un enchainement de parties plus ou moins contrastées, sauf qu’ici, les parties s’enchainent de manière continue, sans interruption. Lors de la sortie de l’album portant le même nom, la composition Atom Heart Mother occupait une face entière d’un 33 tours. Il s’agit du plus long morceau de Pink Floyd. Pink Floyd l’a joué en tournée et en live entre 1970 et 1972 avec tout l’effectif prévu, y compris les cuivres et le chœur. Cette composition est la dernière créée en collaboration avec quelqu’un externe au groupe.

À la naissance d'un genre nouveau

Après le départ du guitariste Syd Barret, le groupe abandonne la ligne dure de l’esthétique rock des années 1960/70, et avec son remplaçant définitif David Gilmour, s’oriente vers le rock progressif d’un style plus libre qui expérimente avec d’autres influences musicales venant du jazz, du classique, de l'électroacoustique et de la musique ethno. Cette nouvelle approche est directement visible sur la forme : à la place d’une structure habituelle de la chanson de variété (primauté de la mélodie, rythme simple, alternance couplet-refrain, durée courte), les compositions sont plus longues, plus libres dans leur structure, souvent instrumentales. Cinquième album du groupe, Atom Heart Mother marque une phase décisive en matière de transition vers le rock progressif, dont l'aboutissement sera l'album The Dark Side Of The Moon de 1973.

ECOUTEZ :

Rapprochez-vous du poste : Avant Atom Heart Mother de Pink Floyd : de la pop psychédélique au rock progressif (1966-1970), par Vincent ThévalDiscographie de l'émission

Atom Heart Mother : introduction au concert

Présentation de Atom Heart Motherpar concerts_radiofrance

Atom Heart Mother - Concertpar concerts_radiofrance

Et le titre ?

À la création de l'œuvre (festival de Bath, juin 1970), le titre choisi fut Amazing Pudding (Pudding étonnant). Le titre définitif d'Atom Heart Mother fut inspiré d'un article intitulé Atom heart mother named, paru dans le quotidien britannique The Evening Standard du 16 juillet 1970, et traitant de la transplantation sur une mère de famille de 56 ans d'une pile cardiaque fonctionnant au plutonium.
De même que pour les titres de différentes parties, ce titre n'a aucun lien direct avec les sensations évoquées par la musique.

  1. Father's shout (0:00 – 2:54)
  2. Breast milky (2:55 – 5:26)
  3. Mother fore (5:27 – 10:12)
  4. Funky dung (10:13 – 15:29)
  5. Mind your throats, please (15:30 – 17:44)
  6. Remergence (17 :45 – 23:43)

ÉCOUTE COMPARATIVE • Écoutez les albums Ummagumma (1969) et The Dark side of the moon (1973)

CLÉS D’ANALYSE

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Détail par section1. Introduction – Father’s shout Les premières mesures sont le fait de l’unique Ron Geesin. Elles s’ouvrent sur un bourdon à l’orgue en mi grave auquel s’adjoignent des cuivres en quintes à vide, proposant une grande variété timbrale. Le matériau sonore se densifie progressivement, par augmentation des nuances et de l’instrumentarium. Cette première section figure le chaos originel dans lequel baigne l’œuvre, et qui trouvera sa résolution à l’exposition du thème. L’écriture homorythmique conduit en effet à un véritable climax sonore qui se libère dans l’énoncé du thème principal par les cors. Le caractère épique de ce motif est renforcé par le **pont*** bruitiste fait de hennissements et d’explosions qui mène à la seconde exposition du thème, à l’identique.

2. Breast milky Cette section au caractère plus élégiaque est bâtie sur un enchaînement harmonique assez sinueux (tonalités éloignées les unes des autres) à partir du mi mineur qui ouvre et clôt l’exposition thématique. Comme la partie précédente, elle est régie par le principe de progression vers un climax : le tissu sonore s’étoffe peu à peu avec le chorus de guitare puis les entrées successives des cuivres, des chœurs et du piano. La boucle harmonique de base, sur laquelle chante le violoncelle une première fois au début de la section, est répétée à l’identique ; ce sont les figures d’accompagnement qui évoluent progressivement (l’orgue par exemple tient de longs accords accentuant l’aspect « planant » suggéré par la partie de guitare **slide*** ). Notons enfin le soin apporté à la partie de violoncelle, qui culmine en son centre par un bref sommet expressif avant de s’apaiser par la diminution de valeurs progressive d’un petit motif de trois notes.

3. Mother fore C’est là encore l’accord de mi mineur qui fait office de transition entre les deux sections. Celle-ci bénéficie d’une grande stabilité harmonique qui lui confère son caractère éthéré. L’orgue se contente d’un accompagnement répétitif créant une nappe sonore au-dessus de laquelle sont tissées des broderies vocales qui vont se complexifiant par entrées progressives des différents pupitres. Les premières **altérations* apparaissent lors des premières mesures chantées par les altos, et la partie vocale croît en intensité et en complexité jusqu’à un sommet expressif rayonnant qui libère les tensions harmoniques accumulées. La section s’achève à nouveau sur cet accord de mi mineur qui sert de pivot harmonique** à une grande partie de la pièce.

4. Funky dung Cette section nettement pulsée renoue avec l’inspiration traditionnelle de Pink Floyd, le blues. L’accompagnement fait preuve d’une grande simplicité : un modeste riff de basse auquel s’ajoutent des accords (sol mineur 7 et do 7 essentiellement) plaqués à l’orgue. David Gilmour offre alors un des premiers véritables solos de guitare de la discographie de Pink Floyd. Ses marques de fabrique y sont déjà bien présentes : usage du bend, motifs courts en dialogue avec les autres instrumentistes. Ce chorus de guitare et celui de piano qui lui fait suite sont construits sur une gamme pentatonique. Quelques notes longuement soutenues à l’orgue Farfisa et le retour du bourdonnement des cors annoncent une seconde sous-section dans laquelle les chœurs jouent à nouveau un rôle primordial. Contrairement à la section précédente, l’écriture vocale est homorythmique, d’où une sensation de dynamisme contrastant avec le chœur de Mother fore. Sa culmination héroïque ouvre la réexposition du thème cuivré de la première section.

5. Mind your throats please Cet section d’inspiration bruitiste est un ajout postérieur à la composition et l’enregistrement du morceau. Elle a été obtenue principalement par déformation de sons émis par l’orgue (en particulier des clusters ) ou le Mellotron, des échantillonnages de prises de son antérieures ou de sons préenregistrés (par exemple le cri d’un train à vapeur qui clôt la section).

6. Remergence Cette section s’ouvre sur de brèves réminiscences des différents thèmes ou motifs ayant jalonné la pièce jusqu’alors. Le thème cuivré initial est réexposé, mais différemment que dans Father’s shout. Les cuivres claironnent héroïquement, de façon plus grandiose encore que dans les premières mesures du morceau. Le thème du violoncelle de Breast milky est repris à l’identique, mais soutenu par les cuivres très effacés. Le chorus qui le suivait dans la première partie de la pièce est triplé dans un contrepoint de guitares slidées. Vient alors la **coda* finale tonitruante, qui convoque tous les interprètes et reprend le motif cuivré. Plutôt que de s’achever sur l’accord de mi mineur qui sous-tend toute la pièce, la musique s’achève sur un mi majeur triomphant**.

Techniques d’enregistrement

Du point de vue du rendu sonore, remarquons que deux esthétiques coexistent au sein du morceau. L’une, héritée de la tradition savante, privilégie le réalisme brut et tâche de rendre compte de l’effet produit par un orchestre et un chœur en conditions réelles. L’autre, fruit des évolutions technologiques et des nouvelles techniques d’enregistrement développées dans les studios britanniques au cours des années 1960, vise à jouer avec la perception de l’auditeur : d’où une sensation « virtuelle » totalement différente de celle d'un spectateur de musique non amplifiée. La panoramisation dynamique permet aux ingénieurs du son de faire comme si les sources sonores étaient placées à leur convenance dans le studio. Ils peuvent ainsi surmonter les contraintes matérielles et générer des effets inattendus ou inouïs. Écoutons au casque le final d’Atom heart mother, à partir de 21’40’’ : on entend clairement les guitares slidées se « déplacer » de gauche à droite de l’espace sonore. Ce procédé consistant à faire se mouvoir les éléments acoustiques est tout à fait récurrent dans la musique psychédélique ou progressive de l’époque. Grâce aux potentiomètres dont ils disposent, les ingénieurs du son peuvent également jouer sur la proéminence des instruments entre eux. Ainsi il est possible de générer des effets de fondu entre parties, ou de crescendo et decrescendo d’un instrument par rapport à ceux qui l’environnent, de manière totalement artificielle. C’est le cas par exemple entre les deux sous-sections de Funky dung. Signalons enfin que l’enregistrement a été réalisé suivant la pratique de l’overdub, qui consiste à superposer les différentes parties instrumentales jouées séparément. Cela permet d’apporter des modifications rétrospectives à la bande sans avoir à convoquer à nouveau tout l’ensemble instrumental (particulièrement vaste dans Atom heart mother ), et ainsi de limiter les coûts budgétaires d’une telle captation. Ce soin particulier apporté à l’enregistrement de l’album est caractéristique de la musique populaire de la période, et témoigne de l’inventivité musicale des groupes tels que Pink Floyd et de l’équipe d’ingénieurs qui les entoure, capable de donner une réalité sonore à des musiques qui demeureraient purement imaginaires sans le recours du phonogramme.
............................................................................................... Colin Bévot

Atom heart mother sur le site Concerts de Radio France

Glossaire

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Bourdon - Son ou accord dans une tessiture grave vibrant sur une même note tout au long d’une section musicale. On retrouve ce procédé musical à la base de la musique celtique (la cornemuse brodant une mélodie sur un bourdon).

Quinte à vide - Accord parfait privé de sa tierce (ex. : do-sol). Dans la musique savante occidentale, il a traditionnellement pour effet de suggérer des paysages étranges ou menaçants, des échos fantomatiques (Symphonie n°3 de Mahler, scène de l’orage dans Rigoletto...).

Homorythmie - Concordance rythmique note à note des différentes parties.

Climax - Point culminant d’une section musicale, chargé d’une tension destinée à se libérer dans la suite de la partition.

Pont - Passage musical, souvent assez bref, faisant office de transition entre deux sections principales d’une pièce (couplet-refrain dans une chanson populaire, thème n°1-thème n°2 dans la forme sonate...).

Slide - Technique guitaristique consistant à faire glisser les doigts d’une frette à l’autre pour jouer deux notes legato (de façon liée). Le terme peut aussi désigner une manière d’accentuer une note en l’attaquant légèrement par au-dessus ou en-dessous.

Altération - Modification de la hauteur attendue d’une note dans un but expressif.

Riff - Contraction de "rhythmic figure ". Il s’agit d’un court motif musical joué tout au long d’un morceau, particulièrement par la section rythmique.

Bend - Technique guitaristique consistant à tirer sur une corde perpendiculairement au manche pour modifier légèrement la hauteur du son.

Gamme pentatonique - Échelle de cinq sons ne contenant aucun intervalle de demi-ton (par exemple, dans Funky dung, sol - si bémol - do - ré - fa). Les compositeurs de musique savante occidentale l’ont souvent employée pour figurer des musiques extra-européennes (Puccini dans Turandot, Dvořák dans son Quatuor à cordes n°12 "Américain", Bartók dans Le mandarin merveilleux...)

Farfisa - Facteur italien d’orgues électroniques et de synthétiseurs. Ses instruments étaient très prisés des groupes de rock psychédélique et progressif à la fin des années 1960 en raison de leur grande richesse timbrale.

Cluster - Accord comprenant au moins trois notes adjacentes (par exemple : do - do dièse - ré). On parle aussi d’agrégat, ou de « grappe sonore » (traduction littérale du terme anglais).

Mellotron - Instrument à clavier dont chaque touche commande la lecture d’une bande magnétique préenregistrée. Il s’agit donc d’un échantillonneur (ou sampler), très en cour parmi les groupes de rock progressif.

Coda - Passage conclusif d’une section musicale, qui en musique savante a vocation à reprendre et synthétiser les thèmes principaux de celle-ci.

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