Musique et temps: Purcell, Music for the funeral of the Queen Mary

Approche pédagogique de l'un des plus grands chefs-d'oeuvre d'Henry Purcell : Music for the funeral of the Queen Mary.

La Reine Mary et son époux corégnant Guillaume III, furent le troisième couple royal que servit Purcell en tant que compositeur attitré, et la Reine Mary, passionnée de musique, fut en réalité la principale destinataire de ses œuvres. Les compositions de Purcell pour la Reine Mary embrassent la totalité de règne de la souveraine : dans les années 1689 à 1695 il composa six Odes (lien vers glossaire) pour son anniversaire (le 30 avril de chaque année), la musique pour son couronnement (le 11 avril 1689), et lorsqu’elle mourut de la petite vérole à l’âge de 33 ans, Purcell fut chargé de composer la musique pour ses funérailles (le 5 mars 1695). Même si l’on ne dispose pas de preuves sur le rapports directs entre le compositeur de la cour et la Reine, on peut supposer qu’il fut très attaché à elle, car la Reine Mary fut très populaire dans le pays, d’autant plus que, à la différence de son époux, Mary aimait véritablement la musique.

Ecouter : Ode pour l'anniversaire de la reine Mary Z 332 : Now does the glorious day appear

La cérémonie funèbre de la Reine Mary

"Une période de deuil national étant décrétée, les théâtres fermèrent et la dépouille de la jeune reine fut placée sur un lit de parade devant lequel défilèrent, deux mois durant, ses compatriotes affligés. Poètes et compositeurs écrivirent leurs hommages et l’on s’activa aux préparatifs des funérailles, prévues pour le 5 mars. Le Conseil privé aurait voulu une cérémonie privée, mais l’immense popularité de la souveraine les contraignit à de grandioses funérailles, qui se déroulèrent sous une violente tempête de neige. Purcell composa une marche et une canzone pour quatre trompettes à coulisse ainsi qu’une nouvelle version de la sentence funèbre Thou Knowest, Lord, the Secrets of Our Hearts."Claude Hermann : Henry Purcell, Collection "Classica", Actes Sud, (2009)

La reconstitution musicale du Service funèbre de la Reine Mary, comme décrit dans l’extrait de l’ouvrage de Claude Hermann, se basait pendant longtemps sur une interprétation erronée de rares écrits et témoignages sur l’événement. On pensait que Purcell était l’auteur de l’ensemble de la musique destinée aux Funérailles royales, et que pour l’occasion il a repris deux Funeral Sentences composées entre 1679-82, avec la Marche funèbre et la Canzona composées pour l’occasion.
C’est la version qui est choisie pour illustrer la thématique Musique et temps dans le programme du Baccalauréat 2011.

Or, le service funèbre des rois d’Angleterre fut fixé probablement à l’époque de la reine Elisabeth Ière, et pendant la cérémonie solennelle à l’Abbaye de Westminster, et il était d'usage de chanter une mise en musique des Funeral Sentences par Thomas Morley (v. 1557 - 1602). Mais cette composition n’a pas été imprimée et n’a pas non plus circulé en forme manuscrite, et pendant la Guerre Civile, la musique pour le verset Thou knowest, Lord, the Secrets of our Hearts … disparut. Par conséquent, pour les funérailles de la Reine Mary en 1695, Purcell écrivit uniquement la partie manquante en respectant le style Tudor de son prédécesseur : la musique pour le verset Thou knowest, Lord, the Secrets of our Hearts… , une composition chorale (une Anthem) d’un style archaïque, la Marche funèbre (écrite à l’origine en 1692 pour la musique de scène pour The Libertine par Thomas Shadwell) et la Canzona pour flat trumpets, trompettes à coulisse semblable à celle d’un trombone, qui permet de jouer une gamme chromatique entière. Les trois œuvres de Purcell s’inscrivaient dans un ensemble de pièces écrites pour la cérémonie : deux autres marches par deux autres musiciens royaux : James Paisible et Thomas Tollet, qui furent jouées pendant la procession par l’ensemble de hautbois. La procession, où participaient 300 vieilles femmes habillées en noir pour symboliser la charité de la Reine, fut rythmée par trente tambours militaires, qui jouaient probablement l’Old English March, un morceau très ancien prescrit par ordre royal comme la seule marche de tambours destinée à être jouée par l’infanterie. Neuf mois plus tard, c’est avec cette même œuvre que le compositeur fut enterré à l’Abbaye de Westminster.

Ecoute comparative:

VERSION POUR LE BAC 2011
Henry Purcell: March Z. 860 Henry Purcell: Man that is born Z. 27
Henry Purcell: Canzona Z.860
Henry Purcell: In the midst of life Z.17
Henry Purcell: Canzona Z.860
Henry Purcell: Thou knowest, lord, the secrets of our hearts Z.58c
Henry Purcell: March Z.860

Dans la version du Chœur et Orchestre du Collegium Vocale de Gand, dir : Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi)

VERSION HISTORIQUEMENT AUTHENTIQUE
Thomas Tollet (?- 1696): The queen's farewell. March
James Paisible (?- 1721):The queen's farewell. March
Henry Purcell : Marche et canzone Z. 860
Thomas Morley (1557-1602): I am the resurrection…
Henry Purcell : Thou knowest, Lord…
Henry Purcell: Canzona
Thomas Morley: I heard a voice…

Dans la vesrion du Westminster Abbey Choir, New London Consort, dir : Martin Neary (Sony Classical)

La notion du temps dans l'oeuvre

La principale contrainte dans la composition des œuvres que Purcell destine au service funèbre, c’est le caractère figé et protocolaire de la cérémonie. Aussi bien pour les compositions instrumentales que vocales, elles sont censées tout d’abord accompagner ses différentes étapes, comme décrit plus haut, d’où les tempos lents et le caractère solennel qui domine. Purcell est le premier compositeur anglais qui met en valeur la langue anglaise chantée, en respectant parfaitement la prosodie des vers dans toutes ses compositions vocales. Pour accentuer certains mots clés dans les versets des Funeral Sentences, Purcell utilise :
• la durée
• la hauteur
• l’intensité
• les procédés contrapunctiques, p.ex. le canon
• le silence

Ecoutez sur l'exemple ci dessous les correspondances des moyens musicaux et de la prosodie du texte : Thou knowest, Lord, the secrets of our Hearts ; shut not thy mercifulears to our prayer ; but spare us, Lord most holy, O God most mighty, O holy and mercifulSaviour, thou most worthy judge eternal, suffer us not, at our last hour, for any pains of death, to fall from thee.

Il est également très utile de comparer le traitement du texte par Morley dans le service original, avec celui de Purcell. Pour la Marche et la Canzona, c’est l’ostinato des tambours qui maintient la pulsation régulière qui accompagne l’avancée lente de la procession dans l’église. S’y superposent les valeurs longues des cuivres qui modulent et vont crescendo, entrecoupées par de longues silences. Le temps est distendu, le rythme lent et régulier, solennel.

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