Musique et temps : Joseph Haydn

Bac musique 2009 : guide d'écoute Joseph Haydn, *Les 7 dernières paroles de notre sauveur sur la croix* Hob XX : 2

La musique sculpte le temps et le temps sculpte la musique : La création, l’interprétation et la perception d’une œuvre musicale sont indissociables du temps externe, temps objectif, et du temps musical, temps subjectif. La structure architecturale d’une œuvre sous-entend une structure temporelle interne, parce que la musique croît, naît et meurt, et dans ce laps de temps éphémère, elle joue sur la continuité et la discontinuité, la linéarité et la verticalité. Pour Haydn, le temps est un allié de premier ordre dans la composition de ses Sept Dernières Paroles de Notre Sauveur sur la Croix.

Lorsque en 1786 Joseph Haydn accepte la commande pour Les Sept Dernières Paroles de Notre Sauveur sur la Croix, il s’apprête à relever un vrai défi :

"Il y a environ quinze ans, un chanoine de Cadix m’a demandé de composer une musique instrumentale sur les Sept Dernières Paroles du Christ en Croix. On avait alors l’habitude à la cathédrale de Cadix d’exécuter tous les ans, durant le carême, un oratorio dont l’effet se trouvait singulièrement renforcé par les circonstances que voici. Les murs, fenêtres et piliers de l’église étaient tendus de noir, seule une grande lampe suspendue au centre rompait cette sainte obscurité. A midi on fermait toutes les portes, et alors commençait la musique. Après un prélude approprié, l’évêque montait en chaire, prononçait une des sept Paroles et la commentait. Après quoi il descendait de la chaire et se prosternait devant l’autel. Cet intervalle de temps était rempli par la musique. L’évêque montait en chaire et en descendait une deuxième, une troisième fois, etc, et chaque fois l’orchestre intervenait à la fin du sermon."

Le commanditaire était le marquis de Valdes-Iñigo, chanoine de l’église du Rosaire à Cadix.
A l’époque, Haydn est au sommet de sa gloire, reconnu et célèbre dans l’Europe entière.
En dépit de l’exclusivité que lui imposait son poste de maître de chapelle au service de Prince Esterhazy (où il passera trois décennies) et relative isolation par rapport aux centres musicaux de son temps, il reçoit des commandes de Paris, Londres ou Naples.

Quant à la commande qui vient d’Espagne, le commanditaire est précis jusque dans les moindres détails : après une introduction, sept adagios pour orchestre devaient accompagner la descente du prélat de chaire, et le tout devait être couronné par un mouvement final évoquant le tremblement de terre suite à la mort du Christ . L’œuvre fut destinée à l’office du Vendredi saint qui avait lieu dans la crypte de l’église, dans un décor particulier, et lors duquel l’évêque prononçait les sept dernières paroles du Christ sur la Croix avant de se prosterner devant la croix.

Le scénario et les contraintes ont certainement du intriguer Haydn :

"J’ai dû dans mon travail tenir compte de cette situation. La tâche qui consistait à faire se succéder, sans lasser l’auditeur, sept Adagios devant durer chacun environ dix minutes n’était pas des plus faciles. Je découvris bientôt que je ne pouvais pas me conformer aux durées imposées."

(Georg August Griesinger, futur biographe de Haydn, dans le texte explicatif accompagnant l’édition vocale de l’œuvre en 1801 )

Comment exprimer les souffrances du Christ et en susciter les images par la seule magie de l’écriture musicale, un commentaire et une méditation ?

"C’est une œuvre entièrement nouvelle, composée exclusivement de la musique instrumentale, divisée en 7 sonates plus une introduction et pour finir un terremoto ou tremblement de terre. Ces sonates sont adaptées et conformes aux paroles prononcées par le Christ, notre Sauveur, sur la Croix. Chaque Sonate, ou chaque texte, est exprimé par les seuls moyens de la musique instrumentale de telle manière qu’il éveillera nécessairement l’impression la plus profonde dans l’âme de l’auditeur le moins averti."

(Lettre à son éditeur Forster de Londres, 1787)

D’ailleurs, selon la recommandation du compositeur, une pause suivait chaque numéro pour permettre la méditation sur les prochaines Paroles à écouter.
Le succès de l’œuvre fut immédiat. L’œuvre est jouée et repris partout. En 1787, pour rendre l’œuvre accessible y compris dans les foyers musicaux, Haydn reprit la partition sous forme de sept mouvements de quatuor dont chacun porte en exergue l'une des paroles du Christ en latin. L'œuvre est créée cette même année à Vienne.
Une version pour pianoforte, approuvée par le composteur, voit le jour peu après.
En 1792, le chanoine Joseph Friebert en fait une version chantée sur un texte en allemand qu'il écrit lui-même. Haydn découvre l'adaptation et reprend à nouveau la partition, aidé par le baron van Swieten (futur librettiste de la Création et des Saisons), en y acceptant les paroles de Friebert. Cette nouvelle et dernière version, sous forme d'oratorio, date de 1795-1796.

Die sieben letzten Worte unseres Erlösers am Kreuz
(Les Sept Dernières Paroles de notre Sauveur sur la Croix)
Hob. XX : 2
- version pour solistes, chœur et orchestre

Les paramètres musicaux de l’œuvre sont simples :
l’orchestre est sobre ( 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons, un contrebasson, 2 cors, 2 trombones en Do, 2 trombones alto, une timbale et cordes, le chœur et les solistes. Par rapport à la version originale, le compositeur a supprimé deux cors, mais rajouté les clarinettes et trombones.

  1. Introduction
    • 4/4 Adagio maestoso
    • Ré mineur

  2. Vater,vergib ihnen. Père, pardonne-leur...
    • ¾ Largo
    • Sib majeur

  3. Fürwahr, ich sag' es dir. En vérité, je te le dis :
    • 2/2 Grave e cantabile
    • Do mineur

  4. Frau, hier siehe deinen Sohn. Femme, voici ton fils :
    • 2/2 Grave
    • Mi majeur

  5. Mein Gott, mein Gott, warum hast du mich verlassen ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
    • ¾ Largo
    • Fa mineur

  6. Seconde introduction :
    • ¾ Largo e cantabile
    • La mineur

  7. Jesus rufet : Ach, mich dürstet ! (Jésus dit : j'ai soif !)
    • 2/2 Adagio
    • La majeur

  8. Es ist vollbracht. (Tout est accompli)
    • 2/2 Lento
    • Sol mineur

  9. Vater, in deine Hände empfehle ich meinen Geist. (Père, entre tes mains je remets mon esprit)
    • ¾ Largo
    • Mib majeur

  10. Terremoto. Tremblement de terre
    • ¾ Presto e con tutta la forza
    • Do mineur

Pour la première version des Sept dernières paroles, orchestrale, comme pour celle destinée au quatuor, Haydn ne partait pas du texte destiné à être chanté dans le processus de composition et la succession des mouvements était rythmée par l’alternance des pièces instrumentales et des lectures des textes de l’Evangile. Pour éviter la monotonie du plan qui lui fut imposé par la commande, Haydn eut recours à une grande variété des moyens harmoniques et instrumentaux : tonalités (il alterne les modes mineur et majeur), thèmes et rythmes, pulsation (marquée par un ostinato ou fluide), phrases à extension ou à développement, récurrence de certains intervalles, agogique, la couleur sonore et expressive (forts contrastes dans les nuances, importance du silence).

Dans la version oratorio, Haydn laisse intacte la partie instrumentale, travaillant le texte en superposition et de façon polyphonique. Les Paroles prononcés en introduction de chaque numéro sont mises en musique à la façon du choral luthérien (homophonie, homorythmique, valeurs rythmiques longues, pulsation étalée, et chantés par le chœur à cappela) ce qui crée automatiquement un effet de contraste par rapport aux mouvements instrumentaux et chantés qui suivent, qui se déroulent sur une pulsation plus ou moins marquée, mais néanmoins repérable, et qui ont une structure symétrique. Il n’y a pas de récitatif. Quant à leur forme, les numéros sont très proches de la forme sonate (parfois bithématiques).

Pour la version oratorio, Haydn rajoute une seconde introduction, dont le registre choisi (les vents solo, noter l’utilisation du contrebasson, instrument rare à l’époque) scinde très clairement l’œuvre en deux.

Le chœur final vient briser la suite des numéros, notamment par un choc dynamique : Haydn y utilise une nuance fff, peut-être pour la première fois dans l’histoire de la musique

BIBLIOGRAPHIE
Barbaud Pierre, Haydn - Éditions du Seuil 1963
Rosen, Charles, Le style classique, Haydn, Mozart, Beethoven - Gallimard 1978
Vignal Marc, Joseph Haydn - Fayard 1988

DISCOGRAPHIE
Version oratorio : Chœur de chambre Accentus, Akademie für Alte Musik Berlin, dir. Laurence Equilbey
(Naïve)
Version instrumentale : Le Concert des Nations, Jordi Savall (Auvidis-Astré)
Version quatuor : Le Quatuor Emerson, Deutsche Gramophon, 2004

SUGGESTION D’ECOUTE
Oratorios La Création et Les Saisons
Symphonies parisiennes et londoniennes
Quatuors à cordes

GLOSSAIRE
Oratorio : un drame lyrique sur un sujet religieux (parfois profane), qui n’est pas destiné à une représentation scénique. Le texte peut être en latin ou en langue vernaculaire. La structure est en deux parties, parfois introduites par un prélude instrumental. L’age d’or de l’oratorio se situe au 17e et 18e siècles.

Les sept dernières paroles sont les toutes dernières paroles de la vie terrestre de Jésus, telles qu’elles ont été rapportées par les évangélistes Jean, Luc et Marc.

Choral : chant liturgique protestant chanté à l’unisson, et en chœur, donc par l’ensemble des fidèles, lors du service religieux dans le monde germanique

Sonate : Haydn ne fait pas allusion à la forme sonate dans le sens actuel du terme; il l'emploie dans le sens d'une pièce instrumentale qui sert d’intermède à un service religieux.

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Le Mot du jour, de Pierre Charvet
Histoire de..., d'Anne-Charlotte Rémond
La Tribune des critiques de disques
de François Hudry

Des éléments de réponse sur le temps dans l'oeuvre de Haydn avec Marc dumont

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