La musique peut-elle blasphémer ?

Pierre-Jean de Béranger, Léo Ferré, Véronique Sanson, Madonna, Marcel Khalifé… nombre de musiciens de nationalités et de styles confondus se sont un jour ou l’autre retrouvés face à la question du “blasphème”.

La musique peut-elle blasphémer ?
Photo d'illustration, © Getty / Fabiela Photography / Moment

Dans les pays laïcs, le délit de blasphème n’existe pas d’un point de vue juridique. Il a été aboli en France dès le milieu du XIXe siècle, bien avant la séparation des Eglises et de l’Etat en 1905. A partir de cette période, on parle plutôt d’auto-censure. “Beaucoup de procès ont eu lieu dans les années 1980-90, explique Maître Emmanuel Pierrat, avocat au Barreau de Paris. Mais ils ne sont allés nulle part car le blasphème n’est plus un délit.” 

La Pologne et le Danemark figurent parmi les rares pays européens où on parle encore de blasphème. 

Musiques du diable

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le blasphème ne passe pas toujours par les mots, il peut être purement musical. En occident, le premier exemple de blasphème en musique n’est autre que le triton ou la quarte augmentée, un intervalle composé de trois tons, appelé “diabolus in musica” (le diable dans la musique). Il engendre une tension pour l’auditeur, une dissonance, “crée un effet irrésolu, grinçant, strident. On est presque dans la magie noire de la musique”, souligne Aurélie Sfez, l’une des deux auteurs de 100 chansons censurées, un livre co-écrit avec Emmanuel Pierrat. 

L'Église va donc très vite condamner et interdire le triton, immédiatement associé au diable. “Guido d’Arezzo, inventeur de la gamme, va devoir mettre un si bémol - en partant du fa - pour l’adoucir et résoudre cette tension, en faire un intervalle acceptable.”

Pour certains, le diable se glisse aussi dans le blues, à travers la fameuse “note bleue”, une note légèrement abaissée, qui altère l’accord et lui donne une couleur triste, mélancolique. “D’une certaine manière, toutes les aspérités en musique pourraient être qualifiées de blasphématoires”. 

Comme l’explique Aurélie Sfez, en musique, la gamme pentatonique, la gamme à cinq tons, ne pose pas de problème : elle est joyeuse et n’est pas directement reliée aux sentiments. En revanche, à partir du moment où on parle gamme diatonique, c’est-à-dire de gamme qui procède par tons et demi-tons naturels, et qu’on lui ajoute une “note sensible” (septième note de la gamme, située un demi-ton en dessous de la tonique), “on va créer du sentiment à l’intérieur de la gamme. Toutes les musiques qui vont créer du sentiment vont semer la zizanie dans l’histoire de la musique occidentale et dans les musiques arabo-andalouses. Cette petite note bleue, sensible, va suggérer aux conservateurs une imagerie blasphématoire.”

Au-delà de l’écriture musicale, ce sont parfois les instruments eux-mêmes qui dérangent. Dès son invention à la Renaissance, le violon, suspecté d’être l’instrument du diable, est regardé d’un mauvais oeil par la religion. De même, la clarinette, “moqueuse, grinçante”, est souvent associée au rire sardonique, comme dans la Symphonie fantastique de Berlioz.

Chanson et blasphème

Dans l’histoire de la chanson, les exemples de “blasphèmes” ou d’offenses à la religion ne manquent pas. Dès le XIXe siècle, le chansonnier Pierre-Jean de Béranger n’hésite pas à railler les puissants, à piétiner la morale et la religion catholique à travers ses compositions. Sans surprise, il essuie de nombreux procès, dont un célèbre en 1821.

Plus proche de nous, en 1989, Véronique Sanson sort son album Moi, le venin dans lequel figure la chanson Allah, une sorte de “prière contre l’intolérance, le fanatisme”, écrite dans un contexte religieux très tendu. En effet, un an avant la guerre du Golfe, Véronique Sanson fait écho à la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeini contre l’écrivain Salman Rushdie, à cause de son livre Les Versets sataniques. Elle reçoit de nombreuses menaces et la vente de son album par Virgin Megastore est immédiatement interrompue, du moins de manière temporaire.

Du blasphème à l’auto-censure

Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Dans les années 1970, Johnny Hallyday déclenche le scandale avec sa chanson Jésus Christ, qui associe le Christ à un “hippie”. De même, à la fin des années 1980, Madonna déclenche les fureurs du Vatican et des groupes religieux avec sa chanson Like a prayer, qui mêle connotations sexuelles et religieuses. Face à la pression, la marque Pepsi va jusqu’à retirer une publicité télévisée où on entend la chanson de Madonna. 

A propos des États-Unis, Maître Emmanuel Pierrat note que paradoxalement, dans ce pays, si “la liberté d’expression est absolue” et que le délit de blasphème n’existe plus, l’auto-censure reste très forte, “les liens avec la religion sont quasi-institutionnels”.

Si en France le blasphème n’était déjà plus considéré comme un délit dans les années 1960, la censure demeurait également très forte, en particulier à la RTF. Léo Ferré en a fait les frais, et pas uniquement à cause de sa chanson polémique Thank you Satan, interdite à la Radio. Selon Aurélie Sfez, “certains vinyles de Léo Ferré ont été rayés, cassés à la discothèque. C’est une forme de censure par l’objet : on détruit l’objet du blasphème. Si le blasphème existait encore en France, Léo Ferré aurait sûrement été accusé.”

En revanche, dans certains pays comme les pays arabo-musulmans, le blasphème reste un délit et des organismes comme la Sûreté générale au Liban contrôlent ce qui est dit. Ainsi, le oudiste Marcel Khalifé a failli faire de la prison pour la reprise d’un poème de Mahmoud Darwich qui comportait un verset du coran.

Le cas des chorales

Même si le blasphème n’existe plus en France d’un point de vue juridique, les professeurs de musique sont cependant prudents dès qu’il s’agit de religion. “De nombreux chefs de choeur me racontent que dans certains quartiers difficiles et dans les écoles privées, religieuses, il y a un problème de répertoire : qu’est-ce qu’on peut faire chanter ? qu’est-ce qu’on ne peut pas faire chanter ?”, note Aurélie Sfez, qui a travaillé sur la question des chorales. “Officiellement, la laïcité est censée primer et les professeurs n’ont pas à se poser la question de savoir ce qu’ils ont le droit ou non de faire chanter aux élèves.” 

“S’ils ont envie de faire chanter une chanson religieuse de Noël comme "Il est né le divin enfant", ils sont libres de le faire. Après on ne parle plus de censure mais d’auto-censure. Parfois des parents d’élèves peuvent s’opposer” et les professeurs se retrouvent face à une forme de pression. “Al’école on doit pouvoir faire chanter tout type de chant car le patrimoine musical et le patrimoine historique sont liés.”