Mahler : Tout savoir sur les Symphonies du compositeur autrichien

Monumentales, les Symphonies de Mahler mêlent souvent voix et orchestre. Avec une ironie grinçante mais non moins tragique, elles reflètent l’âme d’un compositeur tourmenté, sans cesse en lutte avec la mort.

Mahler : Tout savoir sur les Symphonies du compositeur autrichien
Portrait du compositeur autrichien Gustav Mahler, © Getty / Hulton Archive

La symphonie romantique naît sous la plume de Beethoven. En Allemagne, elle se développe sous celles de Schubert, de Schumann, de Brahms… puis atteint son apothéose avec Bruckner et Mahler. Avec ses 10 symphonies (11 si on inclut Le Chant de la Terre), ce dernier a été l'un des plus prolifiques. 

La Première Symphonie, « Titan », puise dans la littérature romantique allemande. Lors de sa création en 1889 à Budapest, Mahler la présente d'abord comme un « poème symphonique ». L'oeuvre se rapprocherait donc de la musique à programme, même si Mahler finit par renoncer à tout sous-titre.

Les autres symphonies semblent se répartir en trois groupes : celles des débuts qui incluent la voix (Deuxième, Troisième, Quatrième), celles qui sont purement instrumentales (Cinquième, Sixième, Septième) et celles qui se font chant d’adieu et tendent vers la mort. Mahler s’éteint d’ailleurs en 1911 en laissant derrière lui une Dixième Symphonie inachevée.

Entre lied et symphonie, son cœur balance

La carrière musicale de Gustav Mahler pourrait se résumer à deux genres : le lied avec orchestre et la symphonie. Le compositeur leur porte un tel intérêt qu’il ne cesse de les entremêler.

Dès sa Deuxième Symphonie, sous-titrée « Résurrection », Mahler fait intervenir la voix (faut-il y voir un clin d’œil à la Neuvième de Beethoven ?) Il y introduit même l’un de ses propres lieder, Urlicht (La Lumière originelle) tiré des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant). 

Si les voix interviennent ponctuellement dans les deux symphonies suivantes, elles sont en revanche omniprésentes dans la Huitième.« Il s’agit non pas d’une symphonie avec solistes et chœurs, mais d’une symphonie pour solistes, chœurs et orchestre », précise Marc Vignal dans le Guide de la Musique Symphonique. Par ailleurs, si la voix disparaît concrètement de la Neuvième, il n'en demeure pas moins que « l'assimilation » du vocal et de l'orchestral se poursuit, mais « avec les seuls instruments ».

L’exemple le plus emblématique de la rencontre entre lied et symphonie est sans doute Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre). Son sous-titre, « Symphonie pour ténor et alto (ou baryton) et orchestre », laisse peu de doute quant à sa forme. Mais par superstition, Mahler refuse de le numéroter. Rappelons que depuis Beethoven, aucun compositeur allemand majeur n’a pu aller au-delà de neuf symphonies !  

Un « monde d’adieux »

Mélancoliques, tragiques, envahies par la mort… Les symphonies de Mahler sont loin d’inspirer légèreté et sérénité ! Deux d’entre elles s'ouvrent sur une marche funèbre. La Totenfeier (Fête des Morts), d'abord pensée comme une oeuvre indépendante, est finalement intégrée au premier mouvement de la Symphonie n°2. 

La Cinquième débute elle aussi par une marche dont les sinistres accents peuvent faire écho au Troisième Mouvement de la Symphonie n°1, reprise parodique de la chanson «Bruder Martin » (Frère Jacques).

L’année 1907 marque un triste tournant dans la vie de Mahler, qui n’est pas sans influence sur son œuvre. Après le décès brutal de Putzi, sa fille chérie, il se découvre atteint d’une maladie du cœur incurable. Mais si l’idée d’adieu est particulièrement forte dans les œuvres des dernières années, elle imprègne en réalité l’ensemble de ses symphonies, comme l’explique Michel Chion dans La Symphonie à l’époque romantique.

« J’ai gravi le sommet des montagnes où souffle l’esprit divin, je me suis promené dans les prés, bercé par le son des cloches du bétail. Mais je n’ai pas pu échapper à ma destinée », écrit Mahler en 1879 (cité par Christian Wasselin, Mahler, La symphonie-monde)

L’issue fatale est parfois contenue dès les premières notes, en particulier dans la Sixième Symphonie, sous-titrée la « Tragique ». Par son ouverture et sa conclusion en la mineur, elle signe la défaite du héros - probablement le double de Mahler. « Elle est grandiose et génial monument funéraire à la tonalité classique, à ses formes, à son travail thématique et aussi au romantisme du XIXe siècle », explique Marc Vignal.

Le compositeur autrichien Gustav Mahler et sa fille à Vienne (vers 1907)
Le compositeur autrichien Gustav Mahler et sa fille à Vienne (vers 1907), © Getty / Imagno / Coll. Hulton Archive

Symphonies de la démesure

Les symphonies de Mahler frappent par leur côté monumental. D’un point de vue formel, la Troisième apparaît démesurée. Avec ses six mouvements (sept étaient initialement prévus !), elle ne dure pas moins d’une heure trente et son premier mouvement à lui seul s’étale sur près de trente minutes. Rares sont d’ailleurs les symphonies qui ne dépassent pas une heure…

Le compositeur n'y va pas non plus de main morte en écrivant sa Huitième Symphonie (en seulement deux mois !). Le jour de la création, près de mille interprètes sont réunis sur scènes. Un imprésario exalté la baptise alors « Symphonie des mille », un surnom qui restera.

Chacune est un « monde », selon Christian Wasselin. Comme Mahler le dit lui-même, « la symphonie doit être pareille à l’univers entier, elle doit tout embrasser ». Pour lui, le genre symphonique implique l’idée de totalité.

En plus de faire intervenir des instruments inhabituels comme le glockenspiel, les cloches de troupeau, l’harmonium, la mandoline ou la guitare, le compositeur autrichien s’amuse à mêler les genres. Dans la Cinquième par exemple, la valse viennoise côtoie la fanfare, mais aussi le traditionnel Ländler et la romance… 

Du côté de la cabane à composer…

Accaparé par son poste de directeur à l’Opéra de Vienne, Mahler peine à créer pendant la saison lyrique. Il profite donc de l’été. Et pour pouvoir écrire dans les meilleures conditions possibles, il se fait construire une Komponierthäuschen, autrement dit… une cabane à composer ! C’est donc confortablement installé face au lac et aux montagnes de Steinbach-am-Attersee que Mahler noircit les portées de ses partitions, à partir de 1894. Entre deux promenades, il achève sa Deuxième Symphonie. Les étés suivants, ce sera au tour de la Troisième, puis de la Quatrième.

La cabane à composer de Gustav Mahler à Steinbach
La cabane à composer de Gustav Mahler à Steinbach , © Getty / Imagno / Hulton Archive

En 1901, nouvelle cabane à composer, cette fois-ci au bord du lac Wörthersee. Trois autres symphonies y voient le jour. Après les douloureux événements de 1907, Mahler s’embarque pour les Etats-Unis. A son retour, il s’établit à Toblach face aux montagnes des Dolomites. Une troisième cabane est édifiée. C’est là que Mahler composera Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre).

Ce n’est donc pas un hasard si la nature se manifeste dans sa musique, en particulier dans la Troisième Symphonie. Mahler déclare d’ailleurs à son disciple Bruno Walter venu le voir à Steinbach en 1896, « ne regardez pas le paysage, il est tout entier dans ma symphonie ». 

L’ironie grinçante du maestro autrichien

Le compositeur s’amuse aussi à « encanailler » la symphonie. Souvent, un rire sarcastique perce la masse orchestrale et laisse entendre des éléments empruntés à la musique populaire comme des tintements de cloches, des fanfares militaires, des musiques de brasserie ou de cabaret… L’humour éclate aussi à travers les intonations tziganes du troisième mouvement de la Symphonie n°1. 

Et comme on peut s’en douter, le public de l’époque n’a pas manqué de reprocher à Mahler ses incursions du côté des musiques populaires. Oser dégrader le genre noble de la symphonie, quel affront ! Michel Chion voit au contraire un « véritable geste esthétique de "collage" du quotidien dans le noble, du grotesque ou du familier dans le sublime »

Mais le rire s’accompagne de nuances tragiques. Mahler est « celui qui contemple de loin l’agitation des marionnettes humaines », il embrasse le point de vue d’un « exclu distancié sur la joie populaire ».