Lili Boulanger, compositrice pionnière au destin tragique

Prodige de la composition musicale, Lili Boulanger n’a vécu que 24 ans mais elle a marqué l’histoire de la musique française. Portrait vidéo.

Lili Boulanger, compositrice pionnière au destin tragique
Lili Boulanger, compositrice de talent, est morte a seulement 24 ans. , © Getty/Gallica-BNF

Lili Boulanger naît en 1893, dans une famille de musiciens : son père Ernest Boulanger est compositeur et professeur au Conservatoire de Paris et sa mère est cantatrice. Elle a une sœur, de six ans son aînée, Nadia Boulanger, qui deviendra l’une des pédagogues les plus influentes de la composition au XXe siècle. Soixante ans après la mort de Lili Boulanger, Nadia se souvient des débuts musicaux précoces de sa sœur : « Elle était tellement douée, que tout petit bébé elle chantait. À 6 ans, elle chantait Fauré, qui l’accompagnait volontiers. Elle pouvait déchiffrer des mélodies auxquelles elle ne devait rien comprendre, mais elle semblait comprendre tout. »

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Mais l'enfant a une santé fragile. À 2 ans, Lili Boulanger contracte une pneumonie qui l'affaiblit énormément et elle grandit dans la souffrance. À 6 ans, elle porte déjà le deuil de son père Ernest, dont elle était proche. Ses douleurs physiques et psychologiques vont influencer sa musique, considérée comme sombre et grave. « Elle était consciente de sa destinée très courte. Et elle a donné le meilleur de son activité en des pensées d’une gravité qui eussent été exceptionnelles à 20 ans et qui étaient éblouissantes chez une toute petite fille : elle était éclairée par cette douleur », explique sa sœur.  

Après la mort de son père, Lili Boulanger continue son apprentissage musical. Lorsqu’elle le peut, elle accompagne sa sœur au conservatoire et elle reçoit des leçons à domicile, qui lui permettent de se reposer lorsqu’elle se sent trop faible. « Elle apprend le piano, le violon, le violoncelle, la harpe, l'orgue, le contrepoint, la composition très tôt et auprès de professeurs privés », commente la journaliste Aliette de Laleu. « Et puis, elle intègre un peu plus tard le Conservatoire de Paris dans une classe de composition, ce qui est assez rare pour les femmes à l'époque. »

Première femme à recevoir le Prix de Rome

Déjà la jeune Lili Boulanger compose des pièces musicales remarquées, comme Les Sirènes. Ce morceau, encore joué aujourd’hui, est composé avant qu’elle ne reçoive le Prix de Rome, une haute distinction dans la composition.  « Quand on parle de Lili Boulanger, tout est œuvre de jeunesse », explique Sofi Jeannin, cheffe de Chœur de la Maîtrise de Radio France, qui a choisi de mettre en avant ce morceau lors d’un concert en 2020. « C'est une pièce qu'elle a utilisée pour préparer son concours. On est en 1911, elle avait 17 ans à peu près. Et pourtant, malgré son jeune âge, on sent cette maturité, il n'y a pas de fébrilité ou des erreurs de jeunesse. C'est vraiment quelque chose d'assez sublime. »

En 1913, après que sa sœur Nadia l’ait tenté à plusieurs reprises, Lili Boulanger concourt au Grand Prix de Rome. Ce prix très sélectif permet au gagnant de séjourner à la Villa Médicis, de se consacrer librement à la composition et d'être officiellement publié. Aucune femme n’a encore remporté ce sésame.  « Elle a 19 ans et c'est le prix le plus prestigieux au monde pour la composition. Le jury est réputé pour être particulièrement misogyne, d’après des critiques de l'époque. Lili Boulanger compose une cantate, Faust et Hélène. Et elle réussit ce concours avec 31 voix sur 36. », souligne Aliette de Laleu. Une victoire à l’unanimité. Lili Boulanger devient la première femme à recevoir ce prix.

Un opéra inachevé

En 1914, elle part donc pour l’Italie accompagnée de sa mère. « Quand elle est arrivée à Rome, elle était inquiète de ce qui allait se passer : est-ce qu’on allait la tutoyer ? Mais elle a tout de suite été rassurée. Elle a été baptisée 'La petite sœur'. Ça a été un temps très heureux dans sa vie. », se remémore Nadia Boulanger dans une archive de 1978

La jeune compositrice commence notamment l’écriture d’un opéra, La Princesse Maleine, qu’elle ne pourra pas terminer du fait de sa condition physique. « Elle a eu le chagrin réel de ne pas finir la Princesse Maleine, qu’elle aimait tant. Maurice Maeterlinck lui avait donné le droit de mettre son texte en musique. Et elle m’avait demandé de le terminer, mais je n’ai pas pu..., regrette sa sœur. Je ne suis pas compositeur, je m’en suis aperçu assez tôt mais j’ai regretté de ne pas l’être alors. J’aurais aimé remplir son vœu. »

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Lili Boulanger abrège son séjour en Italie. Et durant la guerre, elle fonde avec sa sœur la Gazette des classes de composition du Conservatoire pour les élèves engagés, afin de donner des nouvelles de chacun. 

Son état s’aggrave et de retour en France elle doit rester alitée. Elle continue toujours de composer. « On voit qu'elle est restée productive pendant ces dernières années, malgré sa maladie quasi permanente, analyse Sofi Jeannin. Je pense qu'à ce moment, elle voulait vivre à tout prix. Elle reste quelqu'un qui écrit tout le temps et elle aurait sans doute continué à avoir une production très riche. »

Le dernier chef-d'œuvre

N’ayant plus la force d’écrire, Lili Boulanger dicte sa dernière œuvre à sa sœur, Pie Jesu, un requiem pour voix, orgue, harpe et quatuor à cordes. « Elle est tellement faible à ce moment-là qu’elle dicte toutes les notes, toutes les paroles, tout à sa sœur Nadia, qui va écrire cette partition. Et le lendemain où elle écrit les dernières notes, Lili Boulanger meurt. C'est son dernier chef-d'œuvre, énonce Aliette de Laleu. Et c'est une œuvre qui, contrairement à tout ce qu'elle a pu produire avant comme musique, a une forme de luminosité, d'apaisement, de sérénité. »

Lili Boulanger meurt le 15 mars 1918. Sa sœur Nadia devient une illustre professeure de composition. Elle enseigne à plus de 1 000 élèves dont Leonard Bernstein, George Gershwin, Michel Legrand, Astor Piazzolla, Quincy Jones... Mais elle fait également vivre la mémoire et l’œuvre de sa sœur disparue à travers le monde.  Au micro des journalistes, elle entretient l’image d’une compositrice au talent précoce et fulgurant. « Je ne crois pas que sa vie ait été interrompue, ça a été une vie courte et riche, extraordinairement belle. Elle était plus jeune que moi, mais elle est devenue mon guide, je ne faisais rien sans lui demander conseil. Elle qui ne connaissait rien de la vie, elle comprenait tout ».