Les étudiants en musique face à la crise du Covid : entre espoirs et désillusions

Pas facile d'avoir 20 ans en 2021 quand on étudie la musique. Si beaucoup ont pu reprendre des cours en présentiel, les étudiants pâtissent de projets avortés et craignent pour leur avenir. Portrait d'une génération de musiciens qui refuse d'être sacrifiée sur l'autel de la crise sanitaire.

Les étudiants en musique face à la crise du Covid : entre espoirs et désillusions
Félix Roth et Arthur Escriva, respectivement corniste et trompettiste au Conservatoire de Paris., © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Théo Goldberg, étudiant baryton au conservatoire de Pantin, a la chance de pouvoir revenir assister physiquement aux cours depuis novembre. "Mon cours de chant, c’est le plus important", souffle le jeune homme de 27 ans, qui suit aussi des cours de musique de chambre avec deux ténors et une basse. 

Mais faire des vocalises avec un masque du nez jusqu’au menton est loin d’être une partie de plaisir : "Ça assèche vraiment la gorge. Pour déglutir, pour respirer, pour prendre le souffle, même le mouvement de la cage thoracique… Tout est réduit. On a un peu l’impression de chanter dans un étouffoir. Même pour voir les expressions des collègues : percevoir l’humanité chantante de l’autre, ça devient une gageure", dit joliment - mais tristement - Théo.

"On fait avec. Déjà, on a cours, c’est bien ! Comparé aux étudiants en fac qui n’ont que des cours par visio-conférence, nous on peut venir en présentiel", relativise Lucas Gioanni, 25 ans, bassoniste au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSM). "Le prof doit garder le masque tout le temps, à part quand il joue. Là, il doit alors se mettre à l’autre bout de la salle."Félix Roth, corniste, abonde : "Pour l’instant, on n’a pas développé de masque spécial pour les instrumentistes à vent", regrette-t-il avec un sourire : "La distance réglementaire, c’est deux mètres entre les musiciens."

À distance, "c'est beaucoup plus difficile de travailler les nuances, le son"

Emma Prieur-Blanc, elle, peut revenir au conservatoire toutes les deux semaines pour jouer de la harpe sous les yeux attentifs de son professeur. Mais une semaine sur deux, la jeune femme originaire d’Aix-en-Provence continue de suivre son cours d’instrument à distance, et ce n’est toujours pas la panacée : "Forcément c’est beaucoup plus difficile de travailler les nuances, le son. Selon la taille de son appartement, aussi, on ne peut pas forcément positionner la caméra idéalement pour que le prof puisse nous voir intégralement, ou bien voir nos doigts..."

Sans compter les couacs logistiques indépendants de sa volonté : "Ça dépend aussi du réseau internet, de là où on se trouve et de la couverture réseau. Des semaines ça fonctionne bien, d’autres semaines, c’est plus laborieux…" Mais tous les étudiants en musique s’accordent pour le dire : même si le protocole sanitaire et quelques cours à distance jouent les trouble-fête, "c’est toujours mieux qu’au premier confinement".

"Il a juste fallu juste s’entraîner au départ à jouer avec le masque, parce que parfois ça coupe un peu la vision. Mais une fois cette étape-là passée, on s’adapte. Le fait de revenir en présentiel, c’était quand même très positif pour nous. Si on avait dû rester en distanciel encore tout ce temps, le moral aurait été encore pire" - Emma, harpiste

Des projets avortés, un avenir incertain

C’est lorsqu’on en vient à parler de leurs projets, de leur avenir, que le ton des futurs musiciens s’assombrit. "Ce qui est une source parfois de souffrance, c’est le fait d’avoir répété pendant assez longtemps un projet, et que tout à coup ça s’arrête, cet aléatoire permanent", confie Théo le baryton. Même son de cloche du côté d’Emma, la joueuse de harpe : "Il y a eu une période où à chaque fois on disait ‘bon, ce concert ça ne le fera pas, mais le prochain sera le bon’. Puis un concert a été annulé, deux concerts, trois concerts, un projet, un autre projet…". À défaut de visibilité, la jeune musicienne préfère donc se concentrer sur l’instant : "Essayer de trouver du plaisir en pratiquant mon instrument, si j'arrive déjà à faire ça, je suis contente. Pour les perspectives d’avenir, je préfère ne plus trop y penser."

"J’étais censé faire mes débuts à la mi-mars à la Philharmonie avec l’opéra de Quatre-sous et ça a été reporté ailleurs. Avoir les ailes coupées, c’était assez difficile" - Théo, baryton

"Même au sein du conservatoire, beaucoup de sessions d’orchestre ont été supprimées", complète Lucas le joueur de basson allemand. "Il y a aussi quatre concours d’orchestre qui ont été reportés, mais on ne sait pas à quelle date."

"Il y a eu beaucoup d’années sabbatiques l’an dernier, car des élèves ne s’en sortaient plus financièrement et il n’y avait plus de job étudiant pour cumuler avec les études", observe de son côté Arthur Escriva, trompettiste et membre du bureau des représentants des élèves au CNSM. "On s’est aussi rendu compte qu’au premier confinement, très strict, des élèves ont été lâchés dans la nature, les profs n’ont pas eu de nouvelle pendant plus de trois mois. Des élèves qui ont par la suite abandonné."

"Le futur est assez noir. La crise aura des répercussions directes, surtout sur des jeunes qui sont arrivés il n’y a pas longtemps : ils ont plus de mal à nouer des liens forts avec des gens, pour de futures embauches et recrutements" - Arthur, trompettiste

Félix, corniste, nous fait une démonstration en plein air.
Félix, corniste, nous fait une démonstration en plein air., © Radio France / Louis-Valentin Lopez

"Cette crise a réveillé le besoin d'une solidarité entre les étudiants"

Certains étudiants démunis donc, d’autant plus que pour Félix, le corniste, il est compliqué de se projeter dans un monde où la culture "reste malheureusement quelque chose d’assez minoré par l’État" : "C’est ce sentiment d’impuissance qu’on a tous. On est dans un État pour lequel la culture n’est pas une solution et un secteur indispensable pour faire tourner le pays. On comprend très bien que la crise nous oblige à fermer des salles et des lieux culturels, mais je trouve qu’il n’y a pas assez de démarches pour nous accompagner, pour nous indiquer quelle sortie, quel lendemain."

"Je trouve qu’on a la chance de faire partie de ce conservatoire de Paris. Mais j’ai l’impression que cette crise a aussi réveillé le besoin d’un lieu commun, d’une solidarité entre les étudiants de différentes maisons : le conservatoire de Paris, de Lyon, les Pôles sup, les écoles supérieures en France… Cette crise je pense nous donne aussi envie de montrer qu’on est solidaire avec tous les autres étudiants" - Félix, corniste

Alors les étudiants se raccrochent à ce qu’ils peuvent. "J’ai quand même de la chance car là j’ai un très beau projet : je vais chanter au Châtelet, la Passion selon Saint-Jean dans les chœurs, les 9, 10, 11, 12 mai prochain", indique avec espoir Théo, du conservatoire de Pantin. "Je me raccroche à ça : heureusement, j’ai quand même des carottes." Reste à espérer que le Covid ne vienne pas, encore une fois, gâcher le spectacle.