Les drôles de procès de l’histoire de la musique

Des affaires de cœur, de mœurs ou de droits d’auteur. Des empoisonnements, des jalousies ou des trahisons : l’histoire de la musique regorge de disputes et de confrontations en tous genres.

Les drôles de procès de l’histoire de la musique
., © Getty / Tetra Images

S’intéresser aux différentes affaires qui ont secoué la vie des compositeurs, c’est prendre connaissance de leurs époques, de leurs contrariétés et de leurs tempéraments. Il fallait que Lully soit un privilégié pour qu’il suscite jalousie et tentative de meurtre. Il n’y a bien que Satie et son insolence pour traiter un critique de salaud ! Quant à Vivaldi, le Prêtre Roux, c’est parce qu’il a préféré la musique à la messe qu’il a d’abord accepté de travailler comme seconde main, au théâtre Sant’Angelo de Venise. 

Voici sept drôles de querelles : des affaires célèbres ou confidentielles qui ont pour point commun d’avoir conduit leurs protagonistes jusqu’aux tribunaux. 

Lully et l’affaire des poisons

Au XVIIe siècle, Jean-Baptiste Lully est le compositeur favori de Louis XIV. Surintendant de la musique royale, c’est à lui que le Roi Soleil commande ballets et opéras. Sauf que d’autres musiciens aspirent , eux-aussi, à quelques minutes de gloire... Parmi eux, un certain Henry Guichard, Intendant général des bâtiments de Monsieur, le frère du Roi. 

L’accusation. En 1675, Lully vient trouver Louis XIV : Henry Guichard aurait tenté de l’empoisonner à l’arsenic, en versant quelques doses de poudre blanche dans la tabatière du compositeur. Aussitôt dit, aussitôt arrêté : voilà Guichard emprisonné au Châtelet.  

Le contexte. Quel que soit le coupable, l’arme du crime a été bien choisie…Car sous le règne de Louis XIV, l’arsenic est roi. Il n’est pas rare qu’un ou plusieurs membres de la cour empoisonne, ou meurt empoisonné, et ce sont une majorité de femmes qui se retrouvent accusées (Madame de Vivonne, Madame de La Mothe, Madame de Montespan... et la fameuse La Voisin, qui fabriquait les poisons). 

Catherine Deshayes, dite La Voisin, empoisonneuse arrêtée et brûlée vive en 1680.
Catherine Deshayes, dite La Voisin, empoisonneuse arrêtée et brûlée vive en 1680. , © Getty / DEA PICTURE LIBRARY

Les hypothèses : Guichard, jaloux des privilèges de Lully, aurait tenté de l’éliminer. Purement et simplement. Or s’il est d’abord condamné, puis relaxé après un deuxième procès en appel, et s'enfuira en Espagne, avant de contribuer pour la toute première fois à la scène lyrique à l’âge de 70 ans, en signant le livret d’un opéra (Ulysse, de Jean-Féry Rebel, tombé dans l’oubli). 

Mais Lully n’aurait-il pas été capable d’inventer toute cette affaire ? On sait le compositeur extrêmement avare de ces privilèges, particulièrement ambitieux, aussi… N’aurait-il pas trouvé ainsi le parfait moyen de se débarrasser d’un potentiel concurrent ? 

Puccini et la jalousie d'Elvira 

Monsieur et Madame Puccini ont un fils, Antonio. Ils vivent à Torre de Lago, en Toscane, et emploient une jeune domestique, Doria Manfredi. Tous semblent vivre dans la plus parfaite harmonie jusqu’à ce mois de janvier 1909 où la jeune Doria met subitement fin à ses jours.

Les faits. En 1909, Giacomo Puccini est déjà un compositeur salué, reconnu, et c’est à la création de son opéra La Fanciulla del West qu’il se consacre paisiblement. Mais sa femme,, Elvira, n’est pas réputée pour sa quiétude et elle soupçonne son mari d’entretenir une sulfureuse liaison avec leur domestique, Doria Manfredi. Humiliée, publiquement accusée, la jeune femme met fin à ses jours. 

La preuve. Après la mort de leur fille, les parents Manfredi intentent un procès et demandent une autopsie : le légiste attestera finalement que Doria est morte vierge. Aucune passion consommée, donc, entre le compositeur et la jeune fille. Les Manfredi portent plainte contre Elvira et celle-ci quitte temporairement la ville, défrayant une nouvelle* fois la chronique.

*Une nouvelle fois car déjà vingt ans plus tôt, Elvira Gemignani avait fait scandale en quittant son premier mari pour s’enfuir avec Giacomo Puccini.

Photographie d'Elvira Puccini à Torre Del Lago.
Photographie d'Elvira Puccini à Torre Del Lago., © Getty / De Agostini

Vivaldi et ses droits d’auteur

Qu’est-il arrivé à Antonio Vivaldi, en février 1706 ? Le Prêtre Roux porte soudainement plainte contre un certain Girolamo Polani, compositeur, car ce dernier n’aurait pas reconnu sa contribution à l’opéra Creso tolto alle fiamme, créé quelques mois plus tôt au théâtre Sant’Angelo de Venise. Polani et le théâtre devraient encore 60 ducats à Vivaldi. 

Le contexte. Rien d’inhabituel à cette époque qu’un jeune compositeur complète et achève la partition de l’un de ses aînés, et ce, pour obtenir quelques sous ou se faire un nom. En 1706, Vivaldi est connu pour être violoniste virtuose, mais pas (encore) compositeur. D’ailleurs il a été ordonné prêtre et a obtenu le titre de maître de violon à l’Ospedale della Pietà, et il n’est pas tout à fait supposé travailler pour les théâtres… 

Le procès. Girolamo Polani répond aux juges que lui aussi a composé pour Vivaldi : il s’agissait d’une sérénade. Mais Vivaldi s’entête et remporte son procès (ainsi que ses 60 ducats).

Satie et ses insultes 

Début XXe siècle : Jean Poueigh est un compositeur et critique français, qui publie notamment ses articles dans les Carnets de la Semaine. En mai 1917, il assiste à une création, celle du ballet Parade, au Théâtre du Châtelet. La chorégraphie est signée Léonide Massine, pour les Ballets Russes, l’intrigue repose sur un poème de Jean Cocteau, les décors et costumes ont été créés par Pablo Picasso. Quant à la musique, elle est l’oeuvre d’Erik Satie

Erik Satie.
Erik Satie., © Getty / API/Gamma-Rapho

Les faits. Fin de spectacle : Jean Poueigh vient serrer la main d’Erik Satie, en coulisses. Quelques jours plus tard, le compositeur découvre la critique suivante dans les Carnets de la Semaine : « Cette œuvre est outrageante pour le goût français. »

L’objet. « Vous êtes un cul » rétorque Erik Satie au critique, par voie postale. « Ne venez plus me tendre votre main de salaud. » Une réponse manuscrite et toute en nuances qui fait aussitôt bondir Jean Poueigh. L’homme porte plainte pour « injures publiques », faisant remarquer que l’insulte était écrite au dos d’une carte postale, ce qui la rendait publique et visible, aux yeux de son brave concierge notamment. 

Le procès. Satie est assigné en correctionnelle puis condamné à 8 jours de prison sans sursis – ce qui le traumatise. Les juges lui imposent aussi de régler une lourde amende. A l’issue du procès, les amis du compositeur entrent dans une vive colère, et Cocteau manque notamment de casser la figure à l’avocat du plaignant, Jean Poueigh. Heureusement quelques bons (et riches) partisans de Satie se chargeront de régler l’amende et tempérer l’affaire (Satie échappe ainsi à la prison). 

Gounod et l’infatigable Mrs Weldon 

« Priez pour cette femme qui m’a si bien percutée » écrit Charles Gounod à propos de Georgina Weldon, cantatrice anglaise. Dans cette courte phrase s’exprime toute la personnalité du compositeur : tantôt bigot, mystique, et à d’autres moments emporté et soumis à une soudaine passion. 

Préambule. En 1870, la guerre éclate en France et la famille Gounod se trouve à Londres. Outre-Manche aussi, le nom du compositeur est célèbre : on connaît son fameux Ave Maria, on a eu vent du succès de son Faust et de Roméo et Juliette… Et une jeune cantatrice de 34 ans, Georgina Weldon, souhaite s’imposer comme sa nouvelle muse.

Gounod, Georgina et son mari (car elle est mariée) deviennent inséparables, tant et si bien que le compositeur finit par s’installer dans leur maison, Tavistock House, alors que Madame Gounod préfère rentrer en France, loin de cette scandaleuse liaison.  

Le drame. Jusque là, tout va bien. Sauf que la relation entre Gounod et Georgina Weldon va s’intensifier, se complexifier. Elle veut qu’il compose pour elle, qu’il écrive pour sa voix. Lui est fatigué, agare : « Gounod, souffrant, descend en pantoufles avec un bonnet de velours sur la tête », écrit le journaliste Oscar Comettant, de passage dans la capitale anglaise. 

Les yeux de Charles Gounod.
Les yeux de Charles Gounod. , © Getty / Nadar

Les amis du compositeur s’inquiètent, au point d’intervenir : en 1874, ils le ramènent à Paris. Georgina Weldon est alors furieuse : la voilà abandonnée par son Pygmalion, et ses espoirs de succès s’envolent. Elle prend aussitôt les affaires du compositeur en otage, refusant de lui rendre, notamment, la partition de son Polyeucte. Georgina intente même un procès contre Gounod, qui ne remettra jamais les pieds en Angleterre et échappera ainsi, au règlement de 10 000 livres de réparation. 

Epilogue. Non contente d’avoir remporté son procès, Mrs Weldon déversera par la suite toute sa haine dans une publication lapidaire : « Après trois années de collaboration dans le même but, la déception fut amère lorsqu’il paya d’insultes, d’ingratitude et de calomnies les tendresses que nous lui avons prodiguées. »

La fameuse affaire du Boléro 

C’est certainement le cas juridique le plus célèbre de l’histoire de la musique. Le Boléro de Maurice Ravel a vu ses droits passer de mains en mains : du frère de Ravel, Edouard, jusqu’à Georgette, coiffeuse et seconde épouse d’Alexandre Taverne, chauffeur et héritier du frère Ravel. Vous n’avez pas tout compris ? Et pourtant, ce n’est qu’un début, car s’ajoute encore à cela la complexité du droit d’auteur : sa prescription, ses exceptions, ses prolongations… 

Conclusion. En novembre 2018, le Boléro de Ravel fêtait ses 90 ans. Toujours aussi populaire, l’oeuvre est désormais entrée dans le domaine public ; ce qui signifie qu’il n’existe plus aucun monopole d’exploitation autour de sa partition, et que le Boléro peut être interprété sans demande d’autorisation préalable ou versement de droits d’auteur, mais l’histoire n’est peut-être pas tout à fait terminée…  

Tcherniakov, une affaire récente 

En octobre 2015, la Cour d’Appel de Paris déclare l’interdiction d’une mise en scène, celle du Dialogue des Carmélites de Poulenc par Dmitri Tcherniakov. Pour comprendre pourquoi, il nous faut remonter jusqu’aux origines de l’oeuvre… 

Passé. Au XVIIIe siècle, pendant la Révolution française, seize religieuses carmélites de Compiègne sont accusées de fanatisme et condamnées à mort par le Tribunal révolutionnaire. Cent cinquante ans plus tard, en 1949, leur histoire est adaptée pour le théâtre par Georges Bernanos. Puis, en 1957, le compositeur Francis Poulenc fait du Dialogue des Carmélites un grand opéra. 

Présent. Dans sa mise en scène présentée en 2015 à Munich, Dmitri Tcherniakov inscrit l’intrigue des Dialogues des Carmélites dans notre époque contemporaine. Mais l’objet du désaccord n’est pas là : ce qui va profondément déplaire aux ayants-droits de Bernanos et de Poulenc, c’est la nouvelle fin proposée par Tcherniakov. Les religieuses ne sont plus mises à mort, elles tentent de se suicider, avant d’être sauvées de justesse par le personnage principal, Blanche de la Force. 

Or Bernanos était un fervent catholique, et l’idée de martyr lui était chère, tout autant que celle d’espérance. Ses carmélites ne se résignent pas et accueillent paisiblement la mort. En modifiant la fin de l’oeuvre, Tcherniakov aurait donc porté atteinte au droit moral de Bernanos. 

Futur. La plainte déposée par les ayants-droits de Bernanos et Poulenc avait été une première fois déboutée, en 2014, par le Tribunal de Grande Instance de Paris. Mais les plaignants font appel et remportent leur second procès, et cette nouvelle décision de justice est largement critiquée. Pourquoi Tcherniakov aurait-il porté atteinte à l’oeuvre ? Existerait-il une limite à ne pas franchir ? Un équilibre à respecter en matière de création artistique ? La justice a tranché, mais le débat reste ouvert.