Le Lac des Cygnes : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le célèbre ballet de Tchaïkovski

Une histoire d’amour impossible, un cadre féerique et une partition puissamment mélodique : "Le Lac des Cygnes" de Tchaïkovski est un incontournable du ballet classique.

Le Lac des Cygnes : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le célèbre ballet de Tchaïkovski
Le Lac des Cygnes de Petipa et Ivanov, adapté par la compagnie de Liam Scarlett pour la scène du Royal Opera House de Londres, en mai 2018., © Getty / Robbie Jack

S’il est un ballet dont chacun connaît le nom, c’est bien Le Lac des Cygnes. Ce que l’on sait moins en revanche, c’est qu’il en existe une quinzaine de versions, et que sa première chorégraphie en 1877 à Moscou fut un échec, une déception même, pour le compositeur Piotr Ilitch Tchaïkovski qui avait pourtant déployé tout son talent d'orchestrateur et de mélodiste dans cette partition. 

Il était une fois… 

Un prince en âge de se marier, Siegfried, mais qui plutôt que de choisir l’une de ses nobles prétendantes, tombe follement amoureux d’une princesse-cygne, Odette. Celle-ci est victime d’un sort jeté par le sorcier Rothbart : le jour, elle prend l’apparence d’un cygne blanc et, la nuit, elle retrouve son apparence humaine. 

L’intrigue du Lac des Cygnes s’inspire d’un conte allemand, Le Voile Dérobé. La figure de la princesse-cygne est d’ailleurs récurrente dans la littérature slave et germanique. Symbole de puissance, d’élégance et de pureté, l'oiseau blanc s’adapte aussi bien aux récits féeriques qu’aux chorégraphies du ballet classique, dans lesquelles danseurs et danseuses rivalisent d’agilité.

Danseuse-cygne de l'English National Ballet (Londres, 2013).
Danseuse-cygne de l'English National Ballet (Londres, 2013)., © Getty / Ian Gavan

Un destin romanesque !

Parmi toutes les œuvres composées par Tchaïkovski, Le Lac des Cygnes fait figure de vilain petit canard… Lorsque la toute première version du ballet est créée au Théâtre du Bolchoï à Moscou, en mars 1877, l’oeuvre n’obtient aucun succès. Ni critique, ni public. Pour Tchaïkovski, le spectacle est même une déception puisqu’il ne reconnaît en rien le ballet qu’il avait imaginé en composant. 

Tchaïkovski a raison : la partition du Lac des Cygnes a bien été arrangée et modifiée par le chorégraphe du Bolchoï, Julius Reisinger. Ce dernier trouvait la musique trop ambitieuse, inadaptée à l’art de la danse. Et la partition du Lac est en effet bien différente de celles des autres ballets de l’époque : elle est complexe, empruntant au genre symphonique. L’oeuvre se construit avec continuité, la musique se développe au gré de l'intrigue, répétant ici et là quelques quelques mêmes thèmes mélodiques. 

Il faut attendre 1895 et un autre maître de ballet, Marius Petipa, pour que Le Lac des Cygnes conquiert enfin le public russe. Petipa apporte lui aussi des modifications à la partition d’origine, mais avec son assistant Lev Ivanov, il veille à rester fidèle à l’ambition première de Tchaïkovski. En 1895, ce dernier est décédé depuis deux ans et n’aura ainsi jamais admiré la chorégraphie de Petipa, ni goûté au plaisir de l’immense succès de son Lac des Cygnes… 

Petipa, Pas de Deux et Traditions

La chorégraphie de Petipa et Ivanov s’inscrit dans la parfaite tradition du ballet romantique : aux “actes blancs” empreints de féerie et de figures aériennes, succèdent des tableaux divers : pas de deux, pas de quatre, variations mais aussi danses espagnoles ou hongroises. Le tout respecte bien sûr un déroulement et une codification bien précis : le pas-de-deux, par exemple, s’ouvre sur un adage, se poursuit avec une variation du danseur, une de la danseuse, et s’achève sur une coda virtuose.

Patrick Dupond et Fanny Gaïda, danseurs étoiles de l'Opéra de Paris, sur la scène du Palais Garnier en 1992.
Patrick Dupond et Fanny Gaïda, danseurs étoiles de l'Opéra de Paris, sur la scène du Palais Garnier en 1992. , © AFP / Bertrand Guay

Marius Petipa est également à l’origine d’une importante tradition : la première ballerine interprète les deux rôles principaux , Odette, la princesse-cygne, et Odile, son double maléfique. Cent ans plus tard, cette tradition est encore et toujours respectée, faisant du rôle de la princesse-cygne l’un des plus exigeants du répertoire chorégraphique. 

La revanche d’un prince

1911 : Paris découvre Le Lac des Cygnes grâce à la compagnie des Ballets Russes. Cinquante ans plus tard, le ballet fait son entrée à l’Opéra de Paris dans une version chorégraphiée par Vladimir Bourmeister, largement inspirée par celle de Petipa. Mais celui qui va définitivement marquer l’histoire du Lac des Cygnes s’appelle Rudolf Noureev. Il est danseur étoile, chorégraphe et directeur du ballet de l’Opéra de Paris dans les années 1980.

Rudolf Noureev après une représentation du Lac des Cygnes à Londres, en 1965.
Rudolf Noureev après une représentation du Lac des Cygnes à Londres, en 1965., © Getty / John Howard

En tant que chorégraphe, Noureev s’emploie à revaloriser les rôles masculins. Car bien souvent dans les ballets classiques et romantiques, ceux-ci sont relégués au second plan, en faire-valoir des danseuses. Or quel ballet plus propice au développement d’un rôle masculin que Le Lac des Cygnes ? Cette histoire d’un prince déchiré entre ses obligations et ses rêves, en proie à un amour impossible ? 

Alors qu’il interprète le prince Siegfried avec le Royal Ballet de Londres, en 1962, Rudolf Noureev introduit une nouvelle variation à la fin de l’acte I, un solo durant lequel le prince peut exprimer tous ses sentiments, sa mélancolie. 

Rudolf Noureev chorégraphie une première version intégrale du Lac des Cygnes en 1964, pour l’Opéra de Vienne. Vingt ans plus tard, c’est pour l’Opéra de Paris qu’il reprend et développe cette première ébauche, donnant ainsi naissance à un chef-d’oeuvre du répertoire. 

Son Lac des Cygnes propose une vision psychologique de l’intrigue. Il s’agit selon le chorégraphe d’ « une longue rêverie du prince Siegfried. [...] C’est lui qui, pour échapper au morne destin qu’on lui prépare, fait entrer dans sa vie la vision du Lac, cet ‘ailleurs” auquel il aspire. Un amour idéalisé naît dans sa tête, avec l’interdit qu’il représente. »

Le danseur étoile José Martínez incarne le Prince Siegfried sur la scène de l'Opéra Bastille, en 2010.
Le danseur étoile José Martínez incarne le Prince Siegfried sur la scène de l'Opéra Bastille, en 2010., © Getty / Sveeva VIGEVENO

Une consécration pour les Étoiles 

Pour un danseur de ballet, interpréter le rôle du prince ou de la princesse-cygne est une consécration. Et ce ne sont pas seulement des performances physiques et techniques qui sont attendues, mais aussi une qualité d’interprétation, une capacité à incarner un personnage bien défini par Noureev. 

 Léonore Baulac promue danseuse étoile de l'Opéra de Paris à l'issue de sa prise de rôle dans Le Lac des Cygnes, en 2016.
Léonore Baulac promue danseuse étoile de l'Opéra de Paris à l'issue de sa prise de rôle dans Le Lac des Cygnes, en 2016., © AFP / Handout / Opéra de Paris

L’enjeu n’est pas seulement de taille pour les étoiles, il l’est aussi pour le corps de ballet (valorisé au même titre que les solistes par Noureev). En témoignent la Polonaise des 16 jeunes hommes du premier acte, les grands actes blancs réunissant une trentaine de ballerines sur scène, ou encore le Pas de Quatre des Petits Cygnes, l’un des plus difficiles du répertoire… 

Mille et une versions

A l’Opéra de Paris, c’est généralement la chorégraphie de Noureev que l’on reprend aujourd’hui. Mais il existe bien d’autres versions du Lac des Cygnes : celles de Michel Fokine (1910, Londres), Serge Lifar (1936, Paris), George Balanchine (1951, New York), Alicia Alonso (1965, La Havane), Dada Masilo (2013)...  

En 1995, à Londres, le chorégraphe Matthew Bourne propose une lecture novatrice de l’oeuvre : dans sa version du Lac, les cygnes sont interprétés par des danseurs hommes, en référence à plusieurs hypothèses psychanalytiques émises sur l’identité sexuelle du prince Siegfried (qui, dans son rêve, exprimerait en fait son homosexualité). 

Le Lac des Cygnes chorégraphié par Matthew Bourne, au Sadlers Well Theatre de Londres, en 2013.
Le Lac des Cygnes chorégraphié par Matthew Bourne, au Sadlers Well Theatre de Londres, en 2013., © Getty / Leo Mason/Corbis

C’est cette chorégraphie de Matthew Bourne que l’on peut apercevoir à la fin de Billy Elliot (2000), un film qui raconte la difficulté d’un petit garçon à vivre sa vocation pour le ballet classique et qui utilise la référence du Lac des Cygnes comme reconnaissance et accomplissement d’un rêve de jeune danseur. 

Au cinéma, on retrouve aussi Le Lac dans le film Black Swan (2011). Oscarisée pour son rôle, Natalie Portman y incarne Nina, une jeune danseuse pour la première fois confrontée au double-rôle du cygne blanc/cygne noir, et qui face à tant d’exigence et de pression, sombre peu à peu dans la schizophrénie. 

Sur grand écran comme à l'opéra, Le Lac des Cygnes est une oeuvre aussi bien classique, patrimoniale, que matière à innovation et création. Preuve en est qu’un mythe de l’histoire de la musique et du ballet n’est pas nécessairement intouchable, et qu’il peut encore et toujours faire partie du spectacle vivant.  

Swan Lake chorégraphié par Dada Masilo, au Sadlers Wells Theatre de Londres, en 2014.
Swan Lake chorégraphié par Dada Masilo, au Sadlers Wells Theatre de Londres, en 2014., © Getty / Leo Mason/Corbis