Le Japon, l'autre pays de la musique classique

Mis à jour le mardi 12 juillet 2016 à 10h45

Moins de 150 ans après son introduction au Japon, la musique classique occidentale ne s'est jamais aussi bien portée. Quel est le secret des japonais pour avoir réussi à faire de leur pays l'un des endroits au monde où la musique classique est en pleine vitalité ?

Le Japon, l'autre pays de la musique classique
© Getty Images

Lorsque les japonais parlent de "musique", cela va de soi qu'il est question de la musique occidentale. A l'inverse, il faut préciser lorsqu'il est question de musique traditionnelle, qui n'est pas vraiment traditionnelle puisque sa pratique est bien vivante et toujours enseignée depuis le IXe siècle.

Comment expliquer que le Japon, archipel du bout du monde, très éloigné du monde occidental, se soit emparé aussi fermement de la musique classique ? L'explication pourrait tenir en un seul mot : le syncrétisme. Une notion qui implique la synthèse de plusieurs doctrines étrangères pour en créer une nouvelle. Tout au long de sa riche histoire, le Japon a prouvé qu'il était un champion mondial du syncrétisme : langue, idéogrammes, religion, arts... Le Japon s'est toujours construit à partir de formes importées, assimilées puis transformées au point de ne plus rien y voir de commun avec les origines.

Pour ce qui est de la musique classique, le Japon n'en est pas encore à cette troisième étape du syncrétisme, mais le pays surprend à bien des égards. Pour mieux comprendre comment la musique classique est entrée dans le pays, il faut resituer quelques éléments clés de son histoire récente. Entre le XVIIe et le XIXe siècle, l'archipel se coupe du monde. Une période baptisée "sakoku " et qui dure un peu plus de 200 ans. Période de paix civile et de prospérité économique, cet isolement permet aux arts japonais de se développer considérablement sans influence étrangère. Mais cet isolationnisme prend fin en 1868 avec l'instauration de l'ère Meiji, qui marque le début de la modernisation du pays. Le Japon abandonne le régime féodal du Shogunnat et s'ouvre au reste du monde.

Le parvis du Suntory Hall à Tokyo. L'une des salles les plus prestigieuses du Japon. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Le parvis du Suntory Hall à Tokyo. L'une des salles les plus prestigieuses du Japon. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

L'empereur Meiji décide de limiter la musique traditionnelle au profit de la musique occidentale. A cette époque, la société japonaise est divisée en castes, dont chacune a son propre style musical, son répertoire et ses instruments. Par exemple, la classe des aristocrates écoutait le gagaku, un répertoire composé de musique instrumentale, de chants et de danse. De son côté, le Nô, ce théâtre chanté, dialogué et dansé, était réservé à la classe militaire.

Ce cloisonnement social étant source de conflits, l'Empereur a décidé de favoriser la musique occidentale au détriment de la musique japonaise. Dès 1870, des observateurs sont envoyés en Europe et aux Etats-Unis pour rendre compte des différentes méthodes d'enseignement, de pratique, et de diffusion de la musique. Ce fut le cas d'Isawa Shûji, un membre du ministère de l'éducation envoyé à Boston. En 1872, il remet au gouvernement un rapport très enthousiaste sur le système américain d'éducation musicale et prône l'intégration d'un système similaire afin d'unifier le pays, l'une des volontés les plus fortes de l'Empereur.

En 1879, le gouvernement Meiji prend une décision sans précédent : l'enseignement de la musique occidentale est rendue obligatoire à l'école primaire et secondaire. Comme l'explique le musicologue japonais *Akira Tamba * dans son livre La musique classique au Japon, du XVe siècle à nos jours, imaginez si l'inverse s'était produit ! Du jour au lendemain, le gouvernement français imposerait l'apprentissage de la musique japonaise à l'école sans que cela ne crée plus de remous que cela. Bien sûr, au début de cette révolution éducative, seuls les enfants de l'élite bourgeoise profitent de cette éducation, mais elle finira par atteindre toute la société dans son ensemble.

Ce changement radical d'éducation musicale est le fruit d'une stratégie politique, diplomatique, mais aussi idéologique. Car c'est avec la musique occidentale que le gouvernement de Meiji veut construire l'unité nationale japonaise. *Isawa Shûji * voit en effet dans la musique le moyen de contribuer au développement physique des enfants et à leur formation sociale et morale, comme l'apprentissage du travail en commun. Cette notion est aux fondements de la philosophie Shintoïste : toujours privilégier le soi collectif au soi individuel. Shûji était en quelque sorte un précurseur d'*El Sistema * dès la fin du XIXe siècle.

L'autre événement qui installe définitivement la musique classique occidentale dans tout le pays est la Seconde Guerre mondiale. Grands perdants du conflit, les japonais vivent sous occupation américaine de 1945 à 1952. Cette présence influence et transforme l'ensemble de la société. En 1947, les Etats-Unis mettent en place un nouveau système d'éducation musicale sur le sol japonais, fondé principalement sur le chant, et censé répondre aux goûts des enfants.

Mais visiblement insatisfait de ce système, le ministère de l'éducation décide en 1958 de le doper, au motif qu'il néglige totalement l'enseignement de la technique musicale. Quatre nouveaux enseignements y sont ajoutés : technique d'expression vocale, technique d'expression instrumentale, création musicale et critique musicale. Une fois de plus, le fameux syncrétisme japonais s'exprime, puisqu'en partant d'une base inspirée par le système américain, le pays en profite pour améliorer et le porter encore plus loin.

Masahide Kajimoto, président de l'entreprise Kajimoto, la plus vieille et la plus importante entreprise d'agents d'artistes du Japon, créée par son père en 1951, explique ce besoin de s'accaparer la musique classique occidentale. "Après ces deux siècles d'isolement total, le Japon a ressenti le besoin d'exister, de faire partie du monde, d'être reconnu. La musique classique occidentale est alors devenue un outil diplomatique pour procéder à des échanges culturels. Mais ce n'est surtout qu'après la Seconde Guerre mondiale que la musique classique est devenue populaire. Durant cette période chaotique pour notre pays, les gens luttaient pour trouver de quoi se nourrir, pour trouver un toit, un travail... et mon père sentait qu'il fallait leur apporter du plaisir et du bonheur pour qu'ils aient le courage de continuer à se battre pour vivre. C'est pour cette raison que mon père a commencé à organiser des concerts ".

Masahide Kajimoto et l'une de ses collaboratrices au siège tokyoïte de Kajimoto, l'une des plus importantes entreprises d'agents d'artistes et d'organisation de concerts classiques au Japon. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Masahide Kajimoto et l'une de ses collaboratrices au siège tokyoïte de Kajimoto, l'une des plus importantes entreprises d'agents d'artistes et d'organisation de concerts classiques au Japon. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Depuis, le Japon n'a cessé de vouloir rattraper son retard sur le monde musical occidental, raison pour laquelle la musique classique est aujourd'hui en plein essor au Japon. Dès l'école primaire, les enfants ont plusieurs heures de musique par semaine, une matière qui est aussi importante que les mathématiques ou l'histoire. De plus, la plupart des écoles possèdent leur propre orchestre avec un parc d'instruments. Les villes se sont toutes dotées d'une salle de concert, d'orchestres, de choeurs. A Tokyo, on recense 16 orchestres professionnels et 5 grandes salles de plus de 2 000 places.

On trouve dans ces lieux de culture une population beaucoup plus diverse qu'en France, par exemple. Le Japon est lui aussi confronté au phénomène du vieillissement du public, mais dans des proportions beaucoup moins importantes que la plupart des pays européens, et ce, de manière surprenante, alors que le pays est confronté à un véritable problème de vieillissement général de sa population. Il s'agit même de la plus vieille population du monde : plus de 10 millions d'habitants ont plus de 80 ans sur les 127 millions de japonais.

Le Japon est, depuis les années 1960, une destination incontournable des plus grands artistes mondiaux. Les nombreuses salles du pays, à l'acoustique légendaire, s'y remplissent facilement et nombreux sont les artistes à apprécier la qualité et l'attention du public japonais. Cette montée en puissance de la musique classique est liée à la formidable progression économique du pays, selon Masahide Kajimoto : "*A partir des années 60, nous avons connu ce que nous appelons le miracle économique japonais. Les gens avaient plus de moyens et donc se sont davantage tournés vers les loisirs et la culture. Il y avait une incroyable soif de découverte des autres cultures, une volonté de se tourner toujours plus vers l'extérieur. C'était une époque magique pour la musique classique et nous continuons à profiter des bienfaits de cette période". *

Les mélomanes japonais vouent un véritable culte aux grands musiciens. Ici,le chef américain Leonard Slatkin signe des autographes après un concert avec l'Orchestre national de Lyon au NHK Concert Hall de Tokyo. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Les mélomanes japonais vouent un véritable culte aux grands musiciens. Ici,le chef américain Leonard Slatkin signe des autographes après un concert avec l'Orchestre national de Lyon au NHK Concert Hall de Tokyo. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Autre preuve de la bonne santé de la musique classique au Japon : c'est le pays où l'on vend le plus de disques classiques et de partitions au monde. C'est également l'un des derniers pays à avoir conservé ses grands magasins de disques, lorsque les autres ferment ailleurs à cause de la montée en puissance des sites de streaming.

Ne pas se reposer sur ses lauriers

Le tourneur Masahide Kajimoto précise en plaisantant que son métier ne lui permet pas d'être aussi optimiste. _"Les belles années de l'économie japonaise sont derrière nous et malheureusement lorsque l'économie de ne va pas bien, la culture ne va pas bien non plus. Ces dix dernières années n'ont pas été très florissantes pour la musique classique." * Monsieur Kajimoto reproche au Japon son côté encore trop conservateur en matière de programmation, une attitude qui est à relier avec les problèmes économiques du pays. "_Les directeurs de salles ne veulent plus prendre de risques et se contentent donc de programmer toujours les mêmes grands tubes de la musique classique pour ne pas effrayer le public. Plus personne ne veut donner des pièces plus audacieuces et donc les japonais n'apprennent plus à découvrir de nouveaux compositeurs contemporains ou méconnus* ".

Le président de Kajimoto se souvient que l'Ensemble Intercontemporain venait facilement jouer au Japon il y a encore une dizaine d'années. Désormais, les salles sont devenues très frileuses. "Les programmateurs préfèrent faire venir le Philharmonique de Berlin pour trois dates en avril par exemple. C'est l'assurance de vendre toutes les places, de gagner de l'argent plus facilement. Mais cela représente un tel coût de faire venir cet orchestre prestigieux, qu'il ne se passera plus rien jusqu'au mois d'octobre ! C'est ainsi que vont les choses au Japon en ce moment et c'est plutôt triste ".

Autre problème que constatent les professionnels de la musique classique au Japon : les orchestres et musiciens japonais s'exportent mal. Il est plutôt rare de lire le nom d'un orchestre japonais en tournée en France. Pour Shoji Sato, agent de nombreux artistes de renommée mondiale pour le Japon, dont Martha Argerich, le problème n'est pas de l'ordre de la qualité. "Il y a évidemment un problème économique. Les orchestres japonais n'ont pas le prestige des orchestres européens ou américains. Il est donc difficile de trouver des producteurs prêts à prendre le risque de dépenser beaucoup d'argent sans avoir l'assurance de remplir les salles. Mais je pense que le problème de fond vient du fait que la plupart des musiciens japonais qui jouent dans nos orchestres ont tous étudié et fait leurs premiers pas professionnels en Europe. Ils sentaient qu'ils étaient au centre de la vie musicale classique et en retiraient beaucoup de motivation. Une fois de retour au Japon, ils perdent cette motivation, ce qui explique pourquoi il est compliqué de monter des projets ambitieux ".

Shoji Sato observe heureusement la naissance d'un nouveau terrain de jeu : l'Asie. Les orchestres principaux du Japon tournent très régulièrement en Chine ou en Corée du Sud. "C'est une très bonne chose car il y a une demande de plus en plus forte en Asie. Et cela permet à nos orchestres de travailler davantage pour améliorer leur niveau et pourquoi pas un jour intéresser les tourneurs européens ? "

La salle du Bunka Kaikan de Tokyo, l'une des nombreuses salles de concert du Japon à avoir été conçue dans les années 60. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
La salle du Bunka Kaikan de Tokyo, l'une des nombreuses salles de concert du Japon à avoir été conçue dans les années 60. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Malgré les craintes des professionnels de la musique au Japon,tous reconaissent qu'elle se porte plutôt bien et mieux qu'ailleurs. L'une des grandes chances de la musique classique au Japon est qu'elle n'a pas souffert de la même image bourgeoise et élitiste trop souvent véhiculée chez nous. La musique classique est plus populaire, aller au concert est quelque chose de plutôt naturel. Un constat qui émane vraisemblablement de cette politique éducative menée depuis 1958.

Autre phénomène intrigant, celui de l'amour que porte le pays pour la Neuvième symphonie de Beethoven, la Daiku en japonais. Chaque année au mois de décembre, la symphonie est jouée partout dans l'archipel, par des amateurs et des professionnels, pour célébrer l'arrivée de l'hiver et la fin de l'année. Un phénomène plutôt unique au monde qui en dit long sur la place naturelle que s'est faite la musique classique occidentale au pays du Soleil-Levant.

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