Le Conservatoire de Rungis veut libérer la musique

A l'initiative de la bibliothèque musicale du Conservatoire de Rungis, une professeure de piano a enregistré 24 morceaux de musique classique tombés dans le domaine public et placés par la suite sous licence libre Creative Commons.

Le Conservatoire de Rungis veut libérer la musique
La pianiste Florence Robineau lors de l'enregistrement des morceaux destinés à être placés sous la licence libre de droit Creative Commons. (DR)

Cette initiative pourrait n'avoir l'air de rien mais elle marque une avancée inédite et très intéressante pour la musique classique en France. La bibliothèque musicale Arlette Sweetman du conservatoire de Rungis s'est lancée dans l'enregistrement de 24 morceaux de compositeurs connus mais destinés à être libres de droit.

C'est tout le paradoxe de la musique classique, les enregistrements des oeuvres composées il y a plus de 70 ans devraient tomber dans le domaine public mais c'est rarement le cas à cause de ce qu'on appelle les droits voisins. C'est ce mécanisme qui permet aux artistes interprètes et aux producteurs de disques de gagner de l'argent grâce à des enregistrements, et ce, même si les compositeurs en question sont morts au XVII e siècle.

C'est en partant de ce constat qu'Alexandre Douvry, bibliothécaire au conservatoire de Rungis et passionné de la chose numérique, a tenté l'expérience de la musique classique libre de droit. "En tant que bibliothécaire, ce qui m'anime, c'est la médiation au sens de la sensibilisation. Il s'agit de mettre à disposition tout un savoir commun afin de le perpétuer."

Alexandre Douvry est donc passé à l'acte en demandant à Florence Robineau, pianiste et professeure au conservatoire, de donner un concert et de l'enregistrer. Au total, 24 morceaux ont été mis en boîte et sont maintenant à la disposition de chacun grâce à la licence libre de droit Creative Commons. Les morceaux, issus d'un répertoire allant de Bach à Debussy en passant par Mozart et Mendelssohn, sont téléchargeables en vidéos Youtube, en fichiers sonores Soundcloud ou encore sur les pages Wikipedia des compositeurs. Exemple avec cette intégration sur la page concernant Domenico Scarlatti.

Les morceaux sont donc utilisables par tous à condition que l'interprète soit mentionné et que le partage du produit dérivé se fasse lui aussi dans les mêmes conditions. Pour le bibliothécaire Alexandre Douvry, il s'agit de "suivre l'exemple de Wikipedia ou de Flickr. J'aime cette idée que chacun mette sa part dans un pot commun, pour rendre à son tour ce qu'il a reçu un jour ". Douvry précise qu'il souhaitait à cette occasion élargir le public, que ces oeuvres ne soient pas destinées qu'aux élèves du conservatoire mais au plus grand nombre.

Une initiative qui a une grande valeur pédagogique pour Florence Robineau. Depuis qu'elle a commencé à enseigner, elle n'a eu de cesse de s'interroger sur les façons de partager sa passion. "Ne pas réussir à diffuser ce qu'on fait et ce qu'on aime, c'est la pire chose pour un artiste " dit-elle. "J'ai conçu le programme de ce concert pour montrer à mes élèves ce qui me plaît. A la fin, ils pouvaient d'ailleurs emprunter à la bibliothèque musicale la partition du morceau qu'ils souhaitaient ".

Libérez la musique !

Le conservatoire de Rungis compte aller encore plus loin avec la sortie prochaine - probablement en 2015 - de l'enregistrement complet de La Créole, opérette d'Offenbach captée en début d'année avec la compagnie Les tréteaux lyriques. L'oeuvre sera placée elle aussi en Creative Commons, avec des critères légèrement plus restrictifs du fait de la présence de musiciens professionnels. Un site dédié devrait d'ailleurs accompagner l'initiative contenant de nombreuses ressources documentaires autour de l'oeuvre et de son compositeur.

Un projet qui a donné des idées à Alexandre Douvry. "Pourquoi pas se lancer dans un projet d'enregistrement d'oeuvres symphoniques avec l'orchestre du conservatoire, poursuit-il. Ce serait très riche pédagogiquement parlant et surtout pour apporter une pierre de plus à cet édifice de culture en commun. Mais comme toujours, il nous faudra trouver un financement ". C'est également un parti pris de la part du bibliothécaire, rémunérer les gens qui doivent l'être, que ce soient les ingénieurs du son ou les musiciens. Dans le cas des enregistrements de Florence Robineau, c'est elle-même qui a financé la prise de son.

Aux Etats-Unis, un site internet a entrepris la même démarche depuis 6 ans maintenant. MusOpen propose une large gamme d'enregistrements libres de droit ainsi que des partitions. Le site repose sur du financement trouvé via le crowdfunfing pour "libérer" comme ils le disent, la musique d'un compositeur. Dernier en date, Frédéric Chopin, pour lequel MusOpen a réuni un peu de 90 000 dollars et a pu mettre en boîte l'intégralité de son oeuvre.

Sur le même thème