« La sonate à Kreutzer » de Léon Tolstoï : la musique classique source de démence

Aujourd’hui, France Musique met en lumière l’ouvrage de Léon Tolstoï : « La sonate à Kreutzer ». A l’intérieur de ce court roman, Tolstoï évoque l’évolution des rapports sentimentaux au sein d’un couple dans lequel la musique fait naître un sentiment incontrôlable de jalousie et de démence.

« La sonate à Kreutzer » de Léon Tolstoï : la musique classique source de démence
L'écrivain russe Léon Tolstoï (1828-1910)© Corbis

1887 : fasciné par l’écoute de La sonate à Kreutzer pour violon et piano de Beethoven,Léon Tolstoï entreprend la rédaction de son livre éponyme (1889) et fait de cette œuvre musicale le symbole d’une passion conjugale dévastatrice : « Ah quelle chose terrible que cette sonate » écrit-il.

Au travers de son roman, Tolstoï dresse le portrait du personnage principal de Pozdnychev, un homme rongé par un sentiment intense de jalousie qui commet le meurtre de sa femme Vassia soupçonnée d’adultère avec le violoniste Troukhatchevski.

Noyau du roman, ce sentiment de jalousie est engendré par la perception musicale que Pozdnychev a de cette sonate et est démultiplié par le lien émotionnel et affectif qui unit Vassia et Troukhatchevski lorsqu’ils l’interprètent ensemble.
A l’inverse du rôle de la musique chez Proust - qui vient sceller et idéalise l’amour de Swann pour Odette - la musique dans le roman de Tolstoï exacerbe l’imagination néfaste et les doutes de Pozdnychev jusqu’à le conduire à la déraison tout en tissant le scénario d’un drame à venir.

{% embed youtube COGcCBJAC6I %} S’opposant à tous les préceptes ‎sur la noblesse de la musique, le personnage principal voit dans cette dernière un art qui vise à ‎‎«exaspérer l’âme» qui ne fait qu’aggraver l’état dans lequel il est et gonfler sa haine envers sa femme.

« (... ) cette gravité dans l'expression pendant qu'elle jouait, cette espèce d’abandon total, ce sourire faible, pitoyable et extasié après qu’ils eurent fini! [ ... ] elle éprouvait la même chose que moi, des sentiments nouveaux, inconnus, avaient surgi devant elle comme devant moi, et c'était tout» déclare Pozdnychev qui annonce par ces mots une conclusion tragique.

Submergé par cette « force » extérieure qu’il peine à maîtriser, l’écoute de cette musique transporte Pozdnychev dans un état qui n’est pas sien :

« La bête enragée, la jalousie, se mit à rugir dans son antre et voulut bondir, mais j'avais peur d'elle et je l'enfermai au plus vite ».
La sonate annihile peu à peu sa conscience et le mène au fur et à mesure vers une forme d’aliénation dont il parvient à se libérer en commettant le meurtre de sa femme. Comme ensorcelé, il devient autre et traduit ainsi la toute puissante de la musique et des émotions qu’elle transmet sur l’être humain.

« C’était comme si des sentiments que je croyais tout à fait nouveaux, des possibilités que j'ignorais jusqu'alors se révélaient à moi. Oui c'est cela, cela n'a rien à voir avec la façon dont je vivais et réfléchissais auparavant.»

{% embed youtube -Q-2Pk84bYM#t=46 %} Un court-métrage éponyme (1956) d’Eric Rohmer a été inspiré de l’œuvre de Tolstoï ainsi que le premier Quatuor à cordes du compositeur tchèque qui dans son troisième acte traduit musicalement le sentiment de haine et de jalousie.

Sur le même thème