La musique classique face à l’avenir

Los Angeles / Londres. Deux situations, deux réflexions, mais une même problématique : faire face à l’avenir.

La musique classique face à l’avenir
(©Corbis)

Dans une période marquée par les coupes budgétaires et les menaces qui pèsent sur les institutions culturelles, deux évènements extérieurs à la France retiennent l’attention.

Le premier se déroule le 12 février 2015 : le Arts Council England (organisme public chargé de la promotion des arts en Angleterre) annonce que l’English National Opera (ENO) fera l’objet d’un traitement spécial. Au lieu d’un plan de financement régulier à trois ans, l’institution londonienne recevra pendant deux ans 12,38 millions de livres (16,8 millions d’euros environ), ainsi qu’un financement exceptionnel de 6,13 millions de livres (8,3 millions d’euros environ) pour accompagner la mutation de son modèle budgétaire.

Le second évènement a lieu à l’autre bout de la planète. Le 15 février, le journaliste Jeffrey Fleishman titre son article dans le Los Angeles Times « L’Orchestre philharmonique de Los Angeles face à un avenir inquiétant ». Menace budgétaire ? La formation est sans doute celle qui se porte le mieux outre-Atlantique. Non, « l’inquiétude » se lit dans les mots d’une femme, qui aurait crié à la directrice de l’orchestre Deborah Borda :

« On ne peut pas continuer à faire du Mahler si on veut avoir des jeunes de 20 ans au concert »

Deux événements, deux modèles économiques, deux situations très différentes, mais une même problématique qui touche l’ensemble du monde de la musique classique : affronter l’avenir, oui, mais comment, et dans quelles conditions ?

De fait, ce qui se passe en Grande-Bretagne avec le ENO est représentatif des troubles que rencontre le monde culturel partout en Europe : problèmes internes, crise financière, mesures exceptionnelles. Et quelles mesures exceptionnelles… Pour la première fois de son histoire, le Arts Council England sort l’opéra londonien de son portefeuille (qui compte 670 organisations artistiques) pour le placer dans un statut à part. Les mots employés par l’organisme public sont importants :

« En dépit d’un travail remarquable et du rôle important que joue la compagnie dans le développement de nouveaux talents, le ENO peine à atteindre ses objectifs de vente et sa stabilité à long terme, et ce malgré les apports financiers de stabilisation reçus entre 2003 et 2006 (…). Tout en notant de récentes améliorations, le ENO a largement puisé dans ses réserves : le Art Council et le ENO sont tous deux d’accord sur la nécessité d’un changement radical de son modèle économique »

Tout en notant les qualités de l’institution (l’hebdomadaire The Economist saluait, le 11 février, son utilisation généralisée des coproductions), le conseil s’inquiète de la pérennité du modèle économique. Pour y remédier, l’organisation préconise de réduire le nombre des productions, de viabiliser l’utilisation de la salle du Coliseum, mais aussi de recruter un directeur capable de porter un nouveau modèle économique à la compagnie.

Transition et accompagnement sont les maîtres-mots de la déclaration du Arts Council. Il ne s’agit pas de couper net dans les subventions accordées à l’institution, comme on a pu le voir en Belgique, en Italie, ou encore en France, mais plutôt de donner les moyens – financiers et humains – d’appréhender l’avenir avec plus de sérénité.

Le péril jeune ?

Appréhender l’avenir avec plus de sérénité, c’est aussi ce que souhaite l’Orchestre philharmonique de Los Angeles. L’excellente santé financière de la phalange américaine laissait pourtant croire qu’elle était à l’abri de toute anxiété, et ce pour au moins quelques années… De fait, le bilan de l’orchestre a de quoi faire des envieux : 115 millions de dollars de revenus en 2012, issus à 57% des ventes de billets, à 32% des dons, et à 11% de la diversification des activités (parking, location d’espace…). Pourquoi donc s’inquiéter ? Parce que cette bonne santé est dépendante d’un public vieillissant.

Le vieillissement du public de la musique classique fait l’objet de nombreux débats aux Etats-Unis, et ce depuis quelques années. A coups de déclarations tonitruantes, ces discussions ont opposé les plumes de la presse écrite autour de la question « la musique classique est-elle morte ? ». Los Angeles ne reste pas indifférente à ce débat, mais l’élargit à la question du renouvellement à tous les publics.

Car ce qui inquiète le LA Phil, selon le journaliste du Los Angeles Times Jeffrey Fleishman, c’est à la fois l’âge de son public et son milieu social. Parce que la zone urbaine est peuplée pour moitié de Latino-américains, moins présents dans le public. Parce que les salles où se produit l’orchestre – le Hollywood Bowl et le Walt Disney Concert Hall – sont peu accessibles depuis la banlieue.

Comment faire connaître l’orchestre à une population latino-américaine peu adepte des concerts ? En créant des passerelles, et en remodelant son image. En 2007, l’institution crée l’Orchestre des Jeunes Los Angeles, ou YOLA (pour Youth Orchestra Los Angeles ), sur le modèle d’El Sistema, au Venezuela. Avec la complicité de Gustavo Dudamel (figure ambassadrice d’El Sistema ), le La Phil fournit des instruments à des centaines d’enfants issus de familles défavorisées, majoritairement latino-américaines. Deux ans plus tard, en 2009, la phalange californienne nomme à la direction artistique le même Gustavo Dudamel… Symboliquement, cette nomination est parfaite : qui, mieux que Gustavo Dudamel, jeune homme photogénique de 27 ans issu d’une famille vénézuélienne modeste et brillant exemple du « miracle El Sistema », peut contribuer à rendre la musique classique accessible aux Latino-américains de Los Angeles ?

La diversité a pourtant ses limites… L’article du LA Times pointe que le conseil de l’orchestre – composé de 52 membres - reste dominé par les blancs, et ne comprend que deux Latino-Américains, et pas un seul Afro-Américain ni Asio-Américain. De même que l’orchestre lui-même, largement dominé par les blancs. L’objectif de Deborah Borda, présidente et directrice générale, se lit dans ses déclarations : « Nous sommes en train de travailler en ce sens. Je pense que dans 20 ans, le conseil sera différent. A un certain point, nous aurons dans le conseil un ancien enfant passé par le YOLA ».

« Faire face à l’avenir », oui, mais quand ? L’Orchestre philharmonique de Los Angeles façonne aujourd’hui le visage qu’il pourrait avoir dans 20 ans, lorsque l’English National Opera essaye de s’imaginer dans trois ans… Mais comment peut-on faire face à l’avenir quand - comme au Théâtre de la Monnaie – on ne sait pas de quoi le mois prochain sera fait ?