La Maîtrise de Radio France a 70 ans, ses anciens la racontent...

La Maîtrise de Radio France fête son 70e anniversaire ! France Musique diffuse le concert exceptionnel donné à cette occasion à la Maison de la Radio. Une soirée qui a réuni les maîtrisiens actuels et plus de 140 anciens. Souvenirs d'anciens...

La Maîtrise de Radio France a 70 ans, ses anciens la racontent...
La Maîtrise de Radio France et le choeur des anciens de la Maîtrise, dirigés par Sofi Jeannin, © Radio France / Christophe Abramovitz
  • Sépanta Aguado, ingénieur chargée des études environnementales, 2 années à la Maîtrise de 1999 à 2001
Sépanta Aguado a emmené le répertoire de la Maîtrise jusqu'en Antarctique
Sépanta Aguado a emmené le répertoire de la Maîtrise jusqu'en Antarctique, © Radio France / Suzana Kubik

« Je suis issue d'une famille de musiciens et j'ai toujours baigné dans la musique. J'aurais aimé pouvoir continuer, mais la Maîtrise a déménagé et c'était devenu trop compliqué. J'ai donc intégré une classe Cham (classe à horaires aménagés musique, ndlr) et, si j'ai choisi le parcours scientifique, le chant ne m'a plus jamais quitté. La musique garde une place extrêmement importante dans ma vie.

Malgré mon jeune âge, la Maîtrise m'a donné d'excellents outils de mémorisation et de concentration.

Les exigences étaient importantes, on chantait beaucoup par cœur, mais tout cela se faisait dans la joie et la bonne humeur. J'ai gardé des amitiés à vie et une passion pour le chant qui ne faiblit pas. Récemment, j'ai participé à une expédition scientifique de plusieurs mois en Antarctique. J'en ai profité pour organiser un récital de chant commenté pour mes collègues. C'était assez incroyable de chanter là-bas ».

  • Nora Gubisch, chanteuse lyrique, 4 années à la Maîtrise de 1981 à 1985
Nora Gubisch
Nora Gubisch

« Toute petite déjà, je voulais être chanteuse, me retrouver seule sur scène pour pouvoir incarner un personnage. Mais quand on a dix ans et qu’on a envie de chanter, il n’y a pas forcément beaucoup d’endroits. Mes parents, tous les deux musiciens professionnels, avaient entendu parler de la Maîtrise via une publicité à la radio. Ils m'ont demandé si cela pourrait me plaire et j'ai passé le concours d'entrée.

> La Maîtrise m’a apporté de la rigueur et de la discipline, cela a été un gain de temps incroyable pour la suite de ma vie musicale. C’est une grande chance d’avoir eu cet acquis musical si jeune.

Les deux premières années, la 6ème et la 5ème, étaient les plus dures. On est encore jeune à cet âge-là et j’étais assez malheureuse. Mais à partir du moment où nous avons fait les grandes tournées, au Canada ou à Venise, c’est devenu fantastique, musicalement et humainement. Nous faisions les 400 coups, il y avait beaucoup de joie et d’amusement. Je me souviens tout particulièrement d’un concert : La Damnation de Faust de Berlioz, dirigée par Colin Davis et avec Jessye Norman. J’étais en larmes du début à la fin et je suis tombée complètement amoureuse de Norman. Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de chanter en tant que soliste sous la direction de Colin Davis. Nous avons reparlé de cette expérience lorsque j’étais enfant. C’était très émouvant d’avoir admiré des gens toute petite et de se retrouver plus tard sur scène avec eux.

Je suis marquée au fer rouge par certaines œuvres que j’ai chanté durant mes années à la Maîtrise.

C’est le cas des duos de Mendelssohn par exemple. C’est gravé au plus profond de moi et c’est associé aux premières fortes émotions que l’on peut ressentir lorsqu’on est en osmose avec un chef. Et je sais que c’est le cas de la plupart des personnes de la Maîtrise. C’est ce qui s’est passé avec Sandrine Piau par exemple. On ne s’est pas connu à la Maîtrise, mais plus tard, et nous avons souvent chanté ensemble par exemple sur le Requiem de Mozart. Ça fonctionnait tout de suite. Pas besoin de parler, on respirait la musique de la même manière parce que nous avons eu le même apprentissage. C’est comme une marque de fabrique, presque comme une secte ! ».

  • Julien Hébert, cadre dans une banque, 5 années à la Maîtrise de 1992 à 1997
Julien, Charlotte et Guillaume Hébert continuent à chanter ensemble à chaque réunion familiale
Julien, Charlotte et Guillaume Hébert continuent à chanter ensemble à chaque réunion familiale, © Radio France / Suzana Kubik

« Je suis arrivé à la Maîtrise motivé par les superbes expériences de ma sœur et de mon frère qui y étaient entrés avant moi. On garde tous une nostalgie très heureuse de cette période.

C’était une bulle avec un esprit collectif très fort, où tout le monde travaillait pour un même objectif.

C’était le seul contexte de ma scolarisation où j’ai reçu ce genre d’apprentissage et il me sert toujours dans ma vie professionnelle en entreprise. A l'adolescence, j’ai appris la guitare et j’ai joué dans des groupes plutôt rock, mais grâce aux acquis théoriques de la Maîtrise, j’ai énormément de facilités à naviguer dans différents genres. Je compose, je fais des arrangements, j’ai développé une excellente oreille, et je réfléchis même à faire de la musique une activité plus professionnelle. J’ai arrangé de nombreuses pièces qu’on chante lors des réunions familiales. A mon mariage, ma sœur et mon frère m’ont chanté Le Cantique de Jean Racine de Fauré, une œuvre qui a une signification particulière pour moi et que j’ai chanté avec la Maîtrise. J'en étais très touché ».

  • Sylvie Lafont, retraitée de l’industrie pharmaceutique, 4 années de Maîtrise de 1965 à 1969

« A la sortie de la Maîtrise, on m’avait proposé d’intégrer le Chœur de Radio France mais je sentais que d’autres choses m’appelaient. J’ai toujours eu une âme de commerciale, c’est donc ce que j’ai décidé de faire. Mais la Maîtrise m’a considérablement aidée dans mon métier. J’étais à l’aise face aux gens, je n’avais pas le trac, lorsque je tentais de convaincre des clients, c’était comme si j’étais sur scène et que je devais donner le meilleur de moi-même.

La Maîtrise m’a permis d’affirmer mon tempérament, d’oser aller vers les autres.

Je me souviens très bien d’un concert où nous accompagnions Sacha Distel et Guy Béart. En arrivant sur scène lors de la première répétition, Béart avait lancé tout haut « Oh lala mais c’est qui ces mioches ? ». A la fin de la répétition, il était extrêmement content et il nous a tous chaudement remercié. J’ai vraiment eu une belle enfance… j’y repense souvent et c’est toujours une source de fierté pour moi de pouvoir dire à mes petits-enfants que j’étais à la Maîtrise ».

  • Nicolas Davy, expert en marketing, 5 années à la Maîtrise de 1994 à 1999

« J'y suis rentré en CM2, poussé par une professeur de l'école de musique du quartier. Comme je ne venais pas d’une famille de musiciens, le fait de passer à un mi-temps à l'école a beaucoup fait réfléchir ma famille, qui avait peur que la Maîtrise empiète sur mon travail scolaire. Mais la première fois que mon père est venu m’écouter en concert où je chantais en soliste, il a pris la mesure du niveau de la Maîtrise et ce que cela représentait pour moi.

C’était une formidable école de vie, on était au quotidien avec les plus grands, on apprenait l’exigence et la vie en groupe, on grandissait en accéléré en quelque sorte.

Être un garçon parmi tant de filles était clairement un avantage : j’étais souvent engagé comme soliste parce que les garçons étaient moins nombreux, j’étais un peu le chouchou de ces dames, et en même temps j’avais assez de copains pour faire une partie de foot, ce qu’on faisait régulièrement entre les répétitions sur la terrasse du bâtiment rue Robert-Estienne. On se sentait à la fois libres et encadrés ».

  • Marie Krier, urbaniste – responsable d’un département à l’Ecole des Ponts et Chaussées, 8 années de Maîtrise de 1997 à 2004
Le chœur de la Maîtrise de Radio France avec Yosef Sprinzak en 1958 à Jérusalem
Le chœur de la Maîtrise de Radio France avec Yosef Sprinzak en 1958 à Jérusalem

« A la sortie de la Maîtrise, j’ai continué à chanter dans le cadre d’associations. La différence de niveau avec certains chœurs amateurs ou semi-professionnels m’a toujours marquée. C’est difficile de trouver des ensembles pour faire de la musique amateur de haute qualité. On s’ennuie facilement ! Mais c’est ce qui fait que la Maitrise est aussi prestigieuse. On y a tous acquis un grain de voix très typique. Je peux le reconnaître du premier coup d’oreille. Je sais que lors de ce concert des 70 ans, cela sonnera parfaitement du premier coup.

Ces 8 années à la Maîtrise étaient vraiment incroyables. C’est très dur à expliquer à ceux qui ne l’ont pas vécu. C’était un vrai tourbillon. Les cours normaux le matin, la musique l’après-midi jusqu’à 19h.

Nous faisions 35 concerts par an, c’était très intense. Cela permet d’acquérir une autonomie très jeune. Certains n’ont pas réussi à tenir le rythme et ont été remerciés. C’était le cas de mon frère d’ailleurs. Il pouvait y avoir des humiliations de temps en temps, la pression était énorme pour maintenir ce niveau d’excellence. On devait désigner son voisin lorsqu’il se trompait par exemple. Maintenant que je suis mère, je ne sais pas si je conseillerai la Maîtrise à mes enfants. A mon époque, de nombreux maîtrisiens étaient poussés par leurs parents alors qu’ils n’étaient pas vraiment faits pour une vie comme celle-ci. Ils n’étaient pas très heureux. »

  • Sandrine Piau, chanteuse lyrique, 2 années à la Maîtrise de 1975 à 1977
Sandrine Piau
Sandrine Piau, © Sandrine Expilly/Naïve

« Je me souviens avoir été une enfant à la santé assez fragile. Notre médecin de famille avait conseillé à mes parents de me trouver une activité qui m’occupe, qui m’intéresse, et surtout qui m’empêche de penser à mes problèmes. Je jouais déjà de la harpe depuis l’âge de 6 ans et je chantais en permanence. Ils ont alors eu l’idée de me présenter au concours d’entrée de la Maîtrise. Cette idée a véritablement changé ma vie et surtout, je n’étais jamais malade ! Ces deux années ont été un émerveillement continu. Le monde des concerts et de l’opéra surtout… La Maîtrise a eu une importance capitale pour le reste de ma vie. Même si le choix de devenir chanteuse est venu bien plus tard. L’emploi du temps chargé de la Maîtrise et le fait d'habiter en banlieue ne me laissaient plus beaucoup de temps pour jouer de la harpe. J’ai donc arrêté la Maitrise lors de mon entrée en 4ème afin d’intégrer une classe à horaires aménagés avec collège le matin et harpe l’après-midi. Je me disais surtout que la harpe devait se travailler tôt alors que le chant pouvait être démarré plus tard.

Je me souviens avoir eu la chance de chanter dans La Bohème avec Mirella Freni et Placido Domingo. J’ai récemment retrouvé des autographes qu’ils m’avaient signés. C’est un souvenir extraordinaire ! J’ai aussi eu la chance d’avoir été sélectionnée pour le rôle de Flora dans The turn of the Screw de Benjamin Britten, un de mes compositeurs de prédilection. C’était l’une des nombreuses expériences vécues grâce à la Maîtrise et qui sont restées dans un coin de ma tête jusqu’au moment où le chant est devenue une évidence.

Les écoles comme la Maîtrise arment pour le futur. Elles nous apprennent une méthode de travail qui nous servira toute notre vie.

Le chanteur doit apprendre, comme le musicien, à se détacher de son instrument. Ce n’est pas parce qu’un professeur nous dit « ce n’est pas bon » qu’il faut tout remettre en cause. Non, cela veut dire qu’il faut simplement travailler plus et chercher d’autres pistes. Evidemment, c’est plus dur en chant car il faut réussir à visualiser sa voix comme un instrument. Mais cela fait partie des principaux enseignements que je retiens de la Maîtrise. Cela permet de ne pas se laisser submerger par l’émotion et avoir un rapport technique à son instrument. »

  • Edith Merly, documentaliste à la Bibliothèque musicale de Radio France à la retraite, 8 années à la Maîtrise de 1958 à 1966

« Ma mère pianiste a entendu à la radio, qu’elle écoutait sans cesse, une publicité pour la Maîtrise. J’ai passé l’audition et je n’ai plus jamais quitté la Maison de la Radio. Pendant les deux premières années, nous n'avions pas le droit de participer aux concerts. C'était frustrant pour moi. A l’époque on n’entrait pas à la Maîtrise avant douze ans. S’en suivaient trois années de Maîtrise d’exécution où on commençait à donner des concerts et à faire des enregistrements. Et enfin il y avait la Maîtrise de jeunes filles, on les appelait les Grandes. C'était très différent de la Maîtrise d'aujourd'hui qui sonne avec de vraies voix d'enfants. A notre époque, nous apprenions à 'fondre' notre voix, cela donnait une sonorité soyeuse, comme du velours, cela m'avait frappé. Aucune voix ne devait ressortir. On nous apprenait à éteindre la voix, effacer le timbre, des voix presque blanches. Quand j’ai voulu passer les auditions pour le Chœur de Radio France, j’ai été remerciée, parce que ma voix était beaucoup trop étouffée.

Je me rappelle d’une tournée en Italie où on chantait Trois petites liturgies de Messiaen. Il assistait à chaque répétition et on changeait de ville tous les soirs. Messiaen nous suivait avec les deux sœurs Loriod, Jeanne aux ondes martenot, en robe rose dragée, et Yvonne au piano en robe bleu dragée. La tournée a duré quinze jours et nous étions sur les genoux. J'en garde un souvenir épouvantable, c'était tellement difficile à chanter, et en plus, j'étais placée à coté du gong chinois, qui me faisait trembler de la tête au pieds. »

  • Yasmine Chidiac, responsable marketing jeux vidéo chez Disney, 6 années à la Maîtrise de 1995 à 2001
Yasmine Chidiac aurait aimé rester à la Maîtrise dix ans de plus
Yasmine Chidiac aurait aimé rester à la Maîtrise dix ans de plus, © Radio France / Suzana Kubik

« Je suis rentrée à la Maîtrise à 11 ans et j'y suis restée jusqu'à la terminale. J'aurais pu y passer dix ans de plus ! C'était mes plus belles années, mais on grandissait si vite : la vie en groupe, les concerts, les déplacements, on était comme des sportifs de haut niveau.

Très jeunes, nous avons été responsabilisés à faire attention à sa santé, à sa voix, à sa gorge mais aussi aux plus jeunes qui arrivaient dans le chœur.

La Maîtrise m'a appris la discipline et le perfectionnisme. C'était un rythme si exigeant, qu'en entrant en classe préparatoire avant l'école de commerce, je me suis sentie désœuvrée. J'étais déstabilisée parce que je n'avais pas assez de défis à relever. La seule réserve que je puisse exprimer aujourd'hui, c'est le manque d'accompagnement à la fin du cursus. Par exemple, la mue mettait fin à la carrière vocale des garçons. Pour nous aussi, le départ était très brusque. On était lâchés dans la nature, alors qu'on aurait aimé qu'on nous conseille sur les débouchés, sur notre potentiel, que l'on soit mieux orientés. On aurait été nombreux à envisager notre avenir dans la musique, je crois.»