La fabuleuse histoire de l'archet

Le violon, l’alto, le violoncelle et la contrebasse - les quatre instruments à cordes frottées de l’orchestre symphonique - ont un point commun : une baguette en bois presque magique que l'on appelle l’archet…

La fabuleuse histoire de l'archet
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L’archet est, comme son nom l’indique, un arc. L’arc du musicien. Baguette de bois droite ou légèrement incurvée, dont les deux bouts sont reliés par une mèche (de crin de cheval, le plus souvent), l’archet frottent les cordes de l’instrument pour créer une vibration, vibration dont le son est amplifié par une caisse de résonance.

Archet du XVIIIe siècle, conçu avec du crin de cheval et une hausse en ivoire.
Archet du XVIIIe siècle, conçu avec du crin de cheval et une hausse en ivoire. , © Getty

Ce frottement de l’archet permet de soutenir le son, de le prolonger. Une capacité de legato qui fait dire que le son des instruments à cordes frottées est le plus proche de celui de la voix humaine chantée.

Et si les instruments à cordes frottées sont de formes et de sons très divers selon les aires culturelles, l’arc du musicien, lui, reste quasiment le même pour tous les instruments : rebec arabo-andalou, sârangî indien, erhu chinois…

Troublante universalité que celle de l’archet, non ? Comment se fait-il qu'on le retrouve ainsi aux quatre coins du monde ? Son invention aurait-elle donc précédé celle de notre cher violon et même celle des violes, famille d'instruments à cordes frottées apparue au XVe siècle ?

Force est de reconnaître que le lieu et la date de naissance de l’archet restent, comme beaucoup de grandes découvertes, un mystère… Voici toutefois quatre hypothèses concernant les origines de la fameuse baguette du musicien.

Le mythe

3 000 ans avant notre ère... Ravana, roi démoniaque de l’île de Lanka (actuel Sri Lanka), géant à dix têtes et à vingt bras, aux yeux rouges comme le cuivre et aux dents blanches comme la lune, invente le premier instrument à archet : le ravanastron (ou Ravanhatta).

Ravana est un démon figurant dans le Râmâyana, texte fondateur de la mythologie hindou.
Ravana est un démon figurant dans le Râmâyana, texte fondateur de la mythologie hindou., © Getty

Voyages, voyages

Musiciens, instruments et musiques voyagent, et comme l’Inde échange depuis toujours avec ses voisins, on ne peut qu’imaginer que le ravanastron et son archet aient été connus des Perses, des Égyptiens et des Grecs.

Et pourtant… aucune trace d’un quelconque instrument à cordes frottées dans l’antiquité grecque ou romaine, ni même égyptienne, et ce, malgré toutes les études et recherches menées sur ces civilisations. On retrouve bien des harpes, des kitharas, des lyres (instruments à cordes pincées)... mais pas un seul archet.

Instruments à cordes pincées de la Grèce antique : lyre, barbiton et kithara.
Instruments à cordes pincées de la Grèce antique : lyre, barbiton et kithara. , © Getty

L’arc du musicien a donc tranquillement mais sûrement voyagé de l’est vers l’ouest, puisque aucune trace de son utilisation n'a été retrouvée dans les régions occidentales avant le Moyen Age.

C’est là qu’intervient une seconde hypothèse : l’archet aurait été rapporté au temps des croisades, entre le XI et XIIe siècle. Artistes, poètes et troubadours qui accompagnent les pèlerins auraient ainsi découvert et importé le rebab (ou rabâb), instrument à cordes frottées en usage dans le monde musulman.

Mais si l’archet a conquis le cœur des musiciens européens par le biais du rebab oriental, alors il pourrait avoir été introduit en Occident avant même les croisades. Car au VIIIe siècle, il y eut la conquête de l’Espagne par les Maures, peuples qui possédaient leur propre version du rebab, leur instrument à cordes frottées : le rebec ( ou rubèbe).

Rebec
Rebec, © Getty

L’archet pourrait donc avoir pénétré l’Europe par la péninsule ibérique, donnant ainsi naissance à une version ‘occidentale’ du rebec, la vièle, puis, au XVe siècle, à la famille des violes (viole de bras, viole de gambe, violone et viole d’amour), ancêtres de notre violon.

Cocorico !

Nous avons exploré jusqu’ici la probable origine asiatique des cordes frottées et, par conséquent, de l’archet. Mais c’est oublier le crouth breton… Mentionné pour la première fois au VIe siècle par les écrits de l’évêque de Poitiers, Venantius Fortunatus, le crouth, instrument à archet, était en usage parmi les bardes bretons, avant même la conquête de l’Espagne.

L’archet a-t-il été rapporté par les pèlerins et voyageurs ? Importé par les Maures ? Y a-t-il eu plusieurs inventions parallèles d’instruments à cordes frottées, à différentes époques, en différents lieux ? Nul besoin de choisir, ces hypothèses ne sont pas forcément incompatibles.

Représentation d'un instrument à cordes frottées sur un parchemin du XIIe siècle.
Représentation d'un instrument à cordes frottées sur un parchemin du XIIe siècle. , © Getty

La baguette choisit son musicien, Monsieur Tourte

Difficile d’évoquer l’archet sans mentionner son plus célèbre orfèvre : François Xavier Tourte, modestement surnommé ‘le Stradivarius de l’archet’. Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle quand cet horloger de formation part en quête de l’archet parfait.

Expérimentant tous les types de crins, de bois et de formes, il en vient à la conclusion que c’est le bois avec lequel est conçu l’archet qui détermine sa qualité de jeu.

Le meilleur bois serait ainsi celui de de Pernambouc, état du nord-est brésilien. Quant à la meilleure forme, elle serait concave. Ce type d’archet, appelé archet de Tourte, est aujourd’hui encore prisé parmi les musiciens.