Du voyage au rêve : l’exil des musiciens romantiques

Déracinement, voyage mais aussi rêve et introspection : pour les artistes romantiques, l’exil n’est pas seulement vécu physiquement. C’est aussi un voyage intérieur...

Du voyage au rêve : l’exil des musiciens romantiques
Paysage du soir avec deux hommes, vers 1830-35., © Getty / Caspar David Friedrich

« Le XIXe siècle est assurément celui de l’exil et des exilés », peut-on lire dans le Dictionnaire du Romantisme d’Alain Vaillant*. La Révolution française, et les divers soulèvements qu’elle suscite à travers l’Europe, contraint de nombreuses personnes à chercher asile hors de leur terre natale. C’est le cas du pianiste et compositeur polonais Frédéric Chopin.

Nombreux sont également les artistes à partir sur les routes, en quête d’inspiration ou de gloire, comme le Hongrois Franz Liszt. Enfin, c’est par la musique elle-même que d’autres encore, comme le Viennois Franz Schubert ou l’Allemand Robert Schumann, s’évadent.

Un vent de révolte

Liberté, Egalité, Fraternité : au cours du XIXe siècle, les idéaux de la Révolution française se répandent et séduisent nobles libéraux, bourgeois, intellectuels et artistes de toute l’Europe. Des personnalités telles que Goethe et Beethoven clament haut leur enthousiasme pour la République naissante. Des soulèvements éclatent un peu partout sur le continent.

En 1830, la Révolution de juillet en France ainsi que la proclamation d’indépendance de la Belgique ravivent les velléités de rébellion. L’empereur de Russie, inquiet, songe à intervenir. Mais la rumeur de son intervention met le feu aux poudres et provoque l’insurrection de la Pologne, alors sous domination russe. Cet évènement politique n’est pas sans conséquence sur la carrière d’un certain Frédéric Chopin

Insurrection polonaise, Enlèvement d'enfants par les troupes russes dans Varsovie, Société historique et litteraire, 1831.
Insurrection polonaise, Enlèvement d'enfants par les troupes russes dans Varsovie, Société historique et litteraire, 1831. , © Getty

La nostalgie de Chopin

Malgré des débuts prometteurs au Théâtre national de Varsovie, Frédéric Chopin (1810-1849) se résout à quitter la Pologne pour fuir les violences qui agitent son pays. Il se rend alors à Vienne. La capitale de l’empire autrichien est toutefois trop conservatrice pour apprécier sa musique. Chopin poursuit donc son trajet vers l’ouest et s’arrête en Allemagne avant d’arriver en France, pays allié de la Pologne, à l’automne 1831. Ce sera la dernière étape de son voyage. Il s’installe définitivement à Paris, ville qu’il considère comme « la capitale de la musique » (lettre à son ami Titus Woyciechowski, 1831).

A Paris, Chopin s’élève rapidement au rang de star parmi la société mondaine. Ce succès ne suffit pourtant pas à effacer sa nostalgique à l’égard de sa patrie. Il l’exprime dans un grand nombre de compositions, comme, par exemple, la Grande Fantaisie sur des airs polonais, op. 13. Cette œuvre pour piano et orchestre est un véritable florilège de thèmes entendus dans son enfance.

Franz Liszt, le grand voyageur

A 12 ans, Franz Liszt (1811-1886) se rend à Paris, accompagné de son père qui souhaite en faire un enfant prodige. Il se heurte toutefois à l’hostilité de Cherubini, directeur du Conservatoire, qui refuse sa candidature en raison de sa nationalité étrangère. Le jeune virtuose choisit tout de même de rester dans la capitale française pour y faire ses débuts. Très vite, il rencontre un très large succès dans les salons de la haute société.

En 1835, la naissance de sa première fille, issue de son union illégitime avec la comtesse Marie d’Agoult, l’oblige à se retirer en Suisse pour échapper au scandale. Peu après, il se lance dans une carrière de pianiste-virtuose à travers toute l’Europe, récoltant les plus vives acclamations partout où il se produit.

Plus tard, Liszt se fixe à Weimar, pour s’établir avec une autre femme, la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein. C’est ensuite à Rome qu'il pose ses valises puis, à partir de 1869 et jusqu’à la fin de sa vie, il partage son temps entre Budapest, Weimar et Rome.

Contrairement à Chopin, Liszt, musicien cosmopolite, ne semble pas éprouver de nostalgie à l’égard de son pays d’origine. Néanmoins, plusieurs de ses œuvres font écho à ses origines, notamment ses Rhapsodies hongroises, qui contiennent de nombreux thèmes entendus dans sa contrée natale.

La quête de soi

A l’aube du XIXe siècle, le voyage prend un nouveau sens. Jusqu’alors considéré comme le moyen d’acquérir des connaissances, il devient flânerie, errance, laissant la place à l’imprévu. « Les vertus du voyage ne tenaient plus dans les connaissances rapportées, mais dans une rencontre de l’altérité dont on faisait dorénavant le moyen paradoxal d’une quête de soi », écrit Alain Vaillant (Dictionnaire du Romantisme). Le voyage, ou l’exil, devient donc pour l’artiste le moyen de se connaître lui-même.

Paysage d’hiver avec église, 1811.
Paysage d’hiver avec église, 1811., © Getty / Caspar David Friedrich

L’exil intérieur

L’exil n’a pas toujours besoin d’être vécu physiquement pour avoir lieu : l’imagination du compositeur peut l’entraîner dans des contrées lointaines. Ainsi, il n’est pas interdit de parler d’exil ou de voyage intérieur pour qualifier certaines œuvres du XIXe siècle. Celles de Franz Schubert (1797-1828), notamment.

Chez le compositeur viennois, la figure du Wanderer (voyageur), peut-être inspirée par ses voyages en Hongrie ou ses promenades dans la campagne viennoise, est omniprésente. C’est, par exemple, par un Lied nommé Das Wandern (Le Voyage) que débute le recueil Die schöne Müllerin (La Belle Meunière). Les Lieder qui suivent évoquent la suite du périple : Wohin ? (Vers où ?), Halt ! (Halte !) , Danksagung an den Bach (Remerciements au ruisseau)… Quant au recueil Winterreise, son titre seul est évocateur : Le Voyage d’hiver. On retrouve dans ces cycles le Heimweh (mal du pays) et le Sehnsucht (vague-à-l’âme) caractéristiques du Romantisme allemand.

Robert Schumann, de l’introspection à la folie

Artiste éminemment romantique, Robert Schumann (1810-1856) conçoit sa musique comme une perpétuelle recherche de soi. En témoignent les doubles qu’il s’invente, révélant chacun une facette de sa personnalité : le rêveur Eusebius et le passionné Florestan (Davidsbündlertänze op. 6). Schumann considère l’introspection comme la condition nécessaire à la création poétique et musicale. Son œuvre accorde ainsi une large place à l’imagination, au rêve et à la fantaisie (Fantaisie op. 17) mais aussi à la nature (Waldszenen) et à l’enfance (Album für die Jugend).

Véritable voyage intérieur, sa musique est aussi un refuge, un exil choisi pour faire face aux drames qui jalonnent sa vie : mort de ses proches, carrière de pianiste anéantie, hostilité de son beau-père le plongent dans de profondes dépressions et accentuent divers troubles psychologiques qui le mèneront à la folie. Ultimes témoins de son génie musical, les Geistervariationen sont composées juste avant son internement.

« Pour moi, la musique est toujours la langue qui permet de s’entretenir avec l’au-delà » (Robert Schumann, lettre à son ami Ritzhaupt, 1832).

Comme on le comprend à travers la vie et les œuvres des musiciens du XIXe siècle, à l’ère Romantique, le terme d’exil se teinte d’un sens nouveau. De sanction politique, il devient l’état de celui qui vit hors de son pays. Il évoque à la fois les sentiments de dépaysement et de nostalgie que le voyageur éprouve au cours de ses pérégrinations terrestres ou mentales.

* Alain Vaillant, Dictionnaire du Romantisme, Paris, CNRS Editions, 2012.