Jean-Philippe Rameau : Pièces de clavecin, première partie

Mis à jour le vendredi 20 mai 2016 à 10h51

Jean - Philippe Rameau est un des piliers de la musique française. Son oeuvre pour clavecin est parmi les plus fines et élaborées de l'école française. Jean Rondeau nous ouvre la porte à l'univers de Rameau, en vidéo.

Jean -Philippe Rameau est un des piliers de la musique française. A l'occasion du 250e anniversaire de sa mort (en 2014), le Baccalauréat Musique se penche sur la musique pour clavecin d'un compositeur, pédagogue et théoricien qui a mûri avec le baroque et a vu éclore la nouvelle sensibilité du classicisme naissant. Voici quelques éléments d'analyse, avec le concours de Jean Rondeau au clavecin et au piano.

L' oeuvre dans son contexte

Avant de se consacrer à l'opéra, Jean-Philippe Rameau consacre ses deux séjours à Paris au clavecin. Théoricien et pédagogue, il fait de son instrument un terrain d'expérimentation : audaces harmoniques (octaves parallèles, imitation des sons de la nature) et innovations techniques (passage du pouce, mains croisées) résultent d'une expressivité nouvelle portée aux sommets dans ses pièces. Jean-François Rameau laisse une oeuvre pour clavecin parmi les plus fines et élaborées de l'école française, même si elle est moins abondante que celle de l'autre grand maître de la musique française pour clavecin, François Couperin.

► Le clavecin est un instrument très à la mode au début du 18e siècle à Paris. De nombreux compositeurs, contemporains ou postérieurs à Rameau, laissent une production impressionnante, dans la veine de François Couperin et nourrie des innovations harmoniques introduites par Rameau : Louis-Antoine Dornel (ca. 1685 – 1765), François d'Agincourt (1684 - 30 avril 1758), Michel Corrette (1707 - 1795), Louis-Claude Daquin (1694 - 1772), Joseph Bodin de Boismortier (1689 - 1755), Bernard de Bury (1720 – 1785) ou Joseph Nicolas Pancrace Royer (1705 - 1755).

► Ecoutez Jean Rondeau interpréter La Sensible de Pancrace Royer

Premier livre de pièces de clavecin (1706)

Le Premier livre de pièces de clavecin (1706) voit le jour alors que Rameau est en poste d'organiste au collège des Jésuites et celui du couvent des Pères de la Merci à Paris, sous la protection de l'organiste Louis Marchand. Il réunit dix pièces qui suivent le schéma de la suite de danses à la française*,* et aucune ne porte de sous-titres. Le recueil s'ouvre sur un Prélude, suivent l'Allemande I et II, la Courante, la Gigue, la Sarabande I et II, la Vénitienne, la Gavotte et le Menuet.

Deuxième livre de pièces de clavecin (1724)

En tête de la première édition, Rameau-pédagogue a placé une courte méthode intitulée De la mécanique des doigts sur le clavessin, avec des conseils d'interprétation à l'interprète, encore valables aujourd'hui. Classées par tonalités, les pièces qui composent ce deuxième recueil ne s'apparentent plus à la suite de danses dans sa forme standardisée : aux danses se rajoutent les pièces au titre descriptif, pour la plupart en forme de rondeau.

Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728)

Publiées à Paris vers 1728, les Nouvelles Suites étaient accompagnées d'une préface : Remarques sur les pièces de ce livre, et sur les différents genres de musique, qui donne de précieux conseils sur la manière de les interpréter. Ce recueil est certainement un des plus aboutis de Rameau, et il est souvent comparé aux contemporaines Partitas pour clavecin de Bach. Il contient sept pièces en en la et neuf en sol, certaines portent encore des appellations de danses d'une suite, mais s'en éloignent dans le traitement et la forme, d'autres sont des pièces de genre, descriptives ou imitatives.

Pièces de clavecin en concerts (1741)

Les Pièces de clavecin en concerts avec un violon ou une flûte, et une viole ou un deuxième violon est un recueil destiné à un ensemble instrumental publié en 1741, qui réunit cinq concert à caractère descriptif ou évocateur, dont la nouveauté réside dans le fait que le clavecin n’est pas dans le rôle de la basse continue chiffrée, mais au contraire, il est entièrement écrit et a en réalité un rôle de soliste.

Rameau compose ce recueil sous l’influence des Pièces de clavecin en sonates avec accompagnement de violon de Mondonville parues vers 1738, et il a un tel succès qu’une édition anglaise paraît en 1750 et un retirage est entrepris deux ans plus tard. A cause de leur popularité, Rameau décide de les arranger pour clavecin, et procède pour la plupart à des simplifications ou des transformations considérables.

Chaque pièce porte un titre qui renvoie sur le caractère ou les souvenirs partagés par le compositeur avec les personnes de son entourage : ses protecteurs ou élèves, ou les artistes qu’il a pu fréquenter au Théâtre de la Foire et à l’Opéra de Paris. On y trouvera ainsi les titres tels que L’ Agaçante, La Timide, L’ Indiscrète, ou encore La Rameau, La Forqueray ou La Marais, les deux dernières dédiées aux familles illustres des musiciens du temps de Rameau.

Eléments d'analyse

Les techniques de l'écriture et l' harmonie

Prélude ( Premier livre de pièces de clavecin ) : c'est le seul exemple de prélude non-mesuré laissé par Rameau, un hommage au style français ancien. C'est un style d'écriture propre au XVIIe siècle qui fait référence aux prédécesseurs de Rameau : Louis Couperin ou Louis Marchand, notamment, dont le compositeur était l'élève.

►Ecoutez le claveciniste Jean Rondeau expliquer comment un interprète aborde cette technique particulière de l'écriture guidé par l'harmonie, dans l'émission On ne peut pas tout savoir.

J. Ph. Rameau : Prélude, Pièces de clavecin (1706)
J. Ph. Rameau : Prélude, Pièces de clavecin (1706)

L' Enharmonique, Suite en sol, Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728) - sol mineur, à deux temps : Rameau théoricien se sert dans cette pièce de l'effet de la modulation enharmonique obtenue par le passage du do dièse ou ré bémol entre les mesures 11 et 12 de la reprise :

"L'effet qu'on éprouve dans la douzième mesure de reprise..ne sera peut-être pas d'abord du goût de tout le monde; on s'y accoutume cependant pour peu qu'on s'y prête, et l'on en sent même toute la beauté, quand on a surmonté la première répugnance que le défaut d'habitude peut occasionner en ce cas. L'harmonie qui cause cet effet n'est point jetée au hasard ; elle est fondée en raisons, et autorisée par la nature même..." explique-t-il dans la préface de son Livre.

►Comment Jean-Philippe Rameau guide l'auditeur à travers l'enharmonie sur laquelle il a basé l'Enharmonique ? Explication par Jean Rondeau :

⇒ Les formes et les genres dans les suites pour clavecin

Danses

Menuet 1 & Menuet 2, Suite en sol, Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728) - sol majeur et sol mineur, à trois temps :

la deuxième pièce part du même matériau musical, mais Rameau lui donne un éclairage nouveau en changeant le mode majeur pour le mode mineur. Ils sont repris dans Castor et Pollux, tragédie lyrique de 1737.

►Ecoutez Jean Rondeau expliquer l'origine du menuet dans l'émission On ne peut pas tout savoir.

Gavotte et six doubles, Suite en la, Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728)-la mineur à deux temps :

Les doubles sont les variations du thème de la gavotte, qui évoque le luth et apparaît très ornementé dans sa première exposition. Dans les variations, il reviendra dépouillé des ornements, mais retravaillé par les procédés harmoniques, polyphoniques et rythmiques différents.

Pièces descriptives

La Poule, Suite en sol, Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728) :

sol mineur, à trois temps : pièce qui illustre parfaitement le caractère visionnaire du recueil, parce que Rameau y laisse quelques indications de nuances - "fort" et "doux"- et qui renvoient plus aux possibilités expressive du piano. Il s'agit d'une pièce descriptive qui développe le motif obsessionnel dans un cheminement harmonique exceptionnel, avec les modulations les plus hardies :

► Quelles sont les questions que se pose l'interprète en abordant La Poule ? Ecoutez le claveciniste Jean Rondeau dans l'émission On ne peut pas tout savoir.

Le Rappel des oiseaux, Suite en mi, Deuxième livre de pièces de clavecin (1724)

Pièce binaire, à reprise, dont l'originalité se base sur une écriture à deux voix syncopées, à décalage. Il s'agit de la première pièce de genre de Rameau, qui multiplie les audaces harmoniques et des modulations audacieuses.

►Rameau au clavecin ou au piano ? Ecoutez différentes versions proposées dans On ne peut pas tout savoir (2/2)

⇒ Reprises, adaptations, arrangements, transcriptions

Les Sauvages, Suite en sol, Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728) - sol mineur, à deux temps : de ce rondeau, Rameau a fait un grand chœur des Indes galantes. Il s'agit d'une danse descriptive qui, selon le compositeur, devait reproduire "la danse de deux Indiennes de Louisiane" qui se produisirent au Théâtre de la Foire en 1725. Rameau reprendra Les Sauvages en version orchestrée dans l’opéra Les Indes galantes, en faisant intervenir des solistes et un chœur dans une danse intitulée Danse pour le calumet de la paix suivie d’un Air pour les Sauvages.

►Comment Jean-Philippe Rameau reprend, arrange ou transforme les Pièces en clavecin en concert et ses autres œuvres ? Vincent Warnier donne des exemples dans l'émission On ne peut pas tout savoir.

La Livry.Rondeau gracieux, Pièces de clavecin en concerts (1741)

La Livry fait partie duPremier concert du recueil et fait référence à Louis Sanguin (1679-1741), comte de Livry, personnage proche de Louis XIV. Le comte de Livry était grand amateur et protecteur des artistes : il organisait des salons dans son château du Raincy où Rameau fut introduit dans le cercle des musiciens et des comédiens les plus en vue de l'époque. Rameau reprit cette pièce dans son opéra Zoroastre (1749), devenue Gavotte en rondeau gracieux sans lenteur, et comme L’ Indiscrète, Rameau adaptera cette pièce pour clavecin seul dans la forme de "tombeau".

L’Indiscrète.Vivement, Pièces de clavecin en concerts (1741)

Ce titre fait référence à une personne « qui ne sait pas garder le secret, qui manque par imprudence, et par étourderie » selon le Dictionnaire de Trévoux. Contrairement aux autres mouvements centraux que l'on trouve dans les autres concerts, L'indiscrète est d'un mouvement rapide. Rameau l'adaptera pour clavecin seul. De forme de rondeau, cette pièce est basée sur deux thèmes : le thème du refrain traité à la tierce entre deux mains, et le thème des couplets, en arpèges et en sauts.

► Ecoutez différentes versions de L'Indiscrète dans l'émission On ne peut pas tout savoir (1/2)

Hommage à Rameau par Jean Rondeau : improvisation sur le thème de La Poule au piano

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