Glenn Gould et la radio, une histoire d’amour

Le pianiste canadien Glenn Gould s’est distingué dans le monde musical par ses concerts et enregistrements mythiques. Mais la passion qui l’animait se portait bien plus sur la radio et les nouvelles technologies.

Glenn Gould et la radio, une histoire d’amour
Glenn Gould dans un studio d'enregistrement, © Getty / Ron Bull

Tout commence par une expérience entre Glenn Gould, son ami d’enfance (le seul) Bob Fulford et un microphone. Les deux compères qui veulent communiquer à distance, se mettent à utiliser des appareils électroniques. Ce sera le coup de foudre pour le pianiste canadien qui, toute sa vie, utilisera les nouvelles technologies avant de se rapprocher d’un média qu’il adore : la radio.

Dans les années 50, il participe pour la première fois à un concert capté en direct à la CBC (Société Radio Canada) à Toronto. C’est le début d’une longue histoire d’amour, tellement intense qu’à partir de 1964, il arrête définitivement les concerts pour se consacrer exclusivement aux enregistrements radiophoniques et télévisés. Sa peur du concert, du public, de l’erreur irréparable, l’a sûrement poussé à prendre cette décision, mais c’est surtout son attrait pour le montage, l’enregistrement, le microphone et les machines qui ont convaincu Glenn Gould d’arrêter de se produire sur scène. 

Tout est sous contrôle 

Le pianiste aime le contrôle, de son corps principalement : il s’habille toujours chaudement pour ne pas attraper froid et prend des médicaments au moindre symptôme, mais il apprécie aussi de contrôler la musique. Cela passe par le choix toujours minutieux de son piano, et, en séance d’enregistrement, par le fait de pouvoir monter et remonter des passages qui ne lui plaisent pas. Glenn Gould pouvait faire une vingtaine de prises et passer des heures avec les techniciens pour obtenir l’interprétation qu’il avait en tête. Ce n’était pas, pour lui, de la tricherie, mais une recherche de perfection allant parfois jusqu’à l’obsession. 

Le musicien ne s’arrête pas aux enregistrements purement musicaux. Dès les années 60, il participe à des émissions en tant que pianiste mais aussi comme intervenant, présentateur, spécialiste. Quand il donne encore des concerts, on le voit apparaître dans une dizaine de programmes, à la radio et à la télé, entouré de musiciens divers. Dès qu’il arrête la scène en 64, il va consacrer la majorité de son temps libre à participer à ce genre d’émissions, crée des documentaires autour de figures de la musique : Pablo Casals, Yehudi Menuhin, Leopold Stokowski… 

A l’époque, on lui reproche parfois d’avoir un propos peu accessible pour les auditeurs. Il accepte la critique, va simplifier son contenu, jusqu’à contrôler la parole de ses intervenants. Glenn Gould va donc imposer un prompteur, écrire les questions mais aussi les réponses de ses interlocuteurs ! Dans son livre Glenn Gould, extase et tragédie d’un génie, Peter F. Ostwald raconte une anecdote sur le violoniste Yehudi Menuhin qui un jour, face à Glenn Gould, va déroger à la règle et répondre librement. Un peu déstabilisé, le pianiste va tenter de rattraper le coup en évitant le plus possible le conflit verbal, et se brouiller quelques temps avec Menuhin…

De l'émission au documentaire

Les incidents arrivaient plus fréquemment à la télévision qu’à la radio. La contrainte technique de l’image empêchait Glenn Gould de tout contrôler. C’est pourquoi il préférait de loin le son, la radio, car il participait de A à Z à ses émissions, allant jusqu’à devenir un technicien rodé. Une rencontre entraîna petit à petit Gould vers la création radiophonique : celle avec Franz Kraemer vers la fin des années 50. Réalisateur, il va créer deux documentaires sur Glenn Gould, ce qui va donner envie au pianiste de s’y essayer à son tour. 

Sa première grande expérience radiophonique s’appelle The idea of North, commandée par la CBC. Un documentaire qui explore la solitude à travers des portraits d’habitants du nord du Canada. Gould part donc en voyage et rencontre quatre personnes pour de longs entretiens. A son retour, il envisage d’en faire une création autour de six tableaux et un prologue. Trop longue, la production doit être raccourcie mais pas question de couper dans les interventions pour la pianiste. Il va donc choisir de superposer les voix. Ainsi né une sorte de documentaire inédit, construit comme une oeuvre musicale, et diffusée en 1967. 

Par la suite, la radio canadienne lui suggère d'écrire une suite. Sur le même principe, il dirige alors The Latecomers, dans lequel il interroge 13 habitants de Terre-Neuve puis The Quiet in the Land, qui lui vaudra des centaines d’heures de montage…

Dans les années 70, il se passionne tellement pour la radio qu’il décide d’installer son propre atelier de montage dans son appartement. Il passera des nuits entières (Gould vivait principalement la nuit) à enregistrer, couper, monter différents projets pour la CBC, jusqu’à ce que la radio le mette à la porte pour cause de conflits avec les techniciens. Il faut dire que l’exigence de Gould et son perfectionnisme pouvaient amener à quelques tensions en studio…

C’est Bruno Monsaingeon qui va lui remettre le pied à l’étrier, sauf que Gould repasse devant la caméra. Le violoniste français souhaite faire un documentaire sur le pianiste canadien. Il va le rencontrer entre janvier et février 1974 et réaliser un film qui partage les points de vue de Gould sur la musique, les compositeurs de son temps, son rapport aux moyens de communication etc. Mais qui parle surtout de Gould lui-même, en tant qu’artiste et en tant qu’homme.