Entretien avec François Hollande : "La musique classique n’est pas réservée à une élite"

France Musique s'est entretenu avec l'ancien président, qui a choisi de reverser les droits d'auteur de son dernier livre à l'orchestre Divertimento. François Hollande estime aussi qu'il "faut rouvrir" les salles de concert, "peut-être par étape".

Entretien avec François Hollande : "La musique classique n’est pas réservée à une élite"
Le président va reverser les droits d'auteur de son dernier livre à l'orchestre Divertimento., © AFP / Bertrand Guay

François Hollande, président de la fondation "La France s'engage", annonce reverser les droits d'auteur de son dernier livre Leur République à l'orchestre Divertimento : un collectif en résidence à Stains (Seine-Saint-Denis), qui œuvre pour diffuser la musique classique aux populations qui en sont les éloignées. Cette somme, ainsi qu'une dotation de 300 000 euros de la part de la fondation, doivent permettre à l'orchestre de se développer dans toute la France.

Au micro de France Musique, l'ancien chef de l'État s'est aussi exprimé sur la crise sanitaire que nous traversons. Il veut dire aux artistes "de tenir bon, parce qu’on va rouvrir les salles : il faut les rouvrir, peut-être partiellement, peut-être par étape." François Hollande juge aussi qu’il y a eu "trop de mesures générales" et "pas assez de confiance" dans les élus locaux, qui auraient "pu trouver, établissement par établissement, lieu par lieu, des solutions."

FRANCE MUSIQUE : Vous avez donc choisi de reverser les droits d’auteur de votre dernier livre à l’orchestre Divertimento. Pourquoi avoir pris cette décision, qu’a de particulier cet orchestre symphonique ?

FRANÇOIS HOLLANDE : "Ce qui m’a convaincu de reverser ces droits, même s’ils ne sont pas considérables, c’est son travail très important dans les quartiers, dans tous les lieux où l’accès à la culture est difficile. Cet orchestre fait de la représentation, ce qui permet à la musique classique, symphonique, d'aller dans des lieux où elle n’a pas toujours sa place. Il y a aussi une Académie dans laquelle des jeunes, qui n’accèdent pas toujours à l’éducation musicale, peuvent avoir leur place, et devenir non seulement des pratiquants, mais demain peut-être des talents. Enfin, il y a à peu près 25 résidences d’artistes, qui peuvent sur un certain nombre de territoires travailler avec les jeunes, les scolaires notamment.

J’ai trouvé que c’était une belle initiative qui avait encore une capacité de développement. Pour ça il faut de l’argent, donc il faut trouver des donateurs. Je suis parmi ceux-là, mais il y a aussi des entreprises qui se sont mobilisées pour Divertimento. J’ai tenu une réunion d’ailleurs à Stains, avec le maire, les élus mais aussi les soutiens de cette initiative, qui a vocation à toucher 100 000 bénéficiaires.

Au-delà de ce que peuvent faire l’État et les collectivités locales, ce que l’on peut faire avec les associations, la fondation et les partenaires privés, j’en suis heureux, parce que c’est comme ça que je conçois la démocratie culturelle."

Est-ce qu’il faut justement démocratiser toujours plus selon vous la musique classique, désenclaver ce genre que certains jugent encore inaccessible ?

"Oui. La musique classique n’est pas réservée à une élite qui se serait formée pour la comprendre, la partager. La musique classique est la musique de tous. Ce qui m’a vraiment ému, quand je suis allé à Stains, c’est que des élèves de collège avaient avec Zahia Ziouani, la directrice musicale et artistique de l'ensemble, une discussion sur ce que sont les instruments de musique. Sur ce que signifie un orchestre, comment les musiciens peuvent avec leurs instruments participer à une harmonie. 

Cette initiation, et les questions posées par les jeunes, montrent une curiosité, une volonté. Ils s’aperçoivent aussi que les sons de musiques beaucoup plus contemporaines sont issus de la musique classique, le plus souvent, où on les retrouve. Il y a également des inspirations orientales, venues d’Asie. Tout ça fait que la musique classique, symphonique, non seulement n’est pas la propriété de quelques-uns, mais n’est pas liée à une Nation mais à une universalité. C’est ça qui à mon avis justifie qu’on donne à cet orchestre toute sa place."

Que peut apporter selon vous, François Hollande, la musique classique ? Que peut-elle apporter de plus ?

"De la beauté partagée, de l’émotion, puis aussi de l’envie de faire de la musique. On commence avec la musique classique puis on va vers d’autres types de musique. On peut aussi commencer avec de la musique rap, et découvrir que ce sera peut-être la musique classique de demain. Tout ça se confond. C’est toujours de la culture et de l’art, et pour ça il faut une initiation, ça ne peut pas se faire spontanément. Pour qu’il y ait une initiation, il faut qu’il y ait transmission, des musiciens, des enseignants qui donnent les codes et la manière d’accéder à la musique comme on accède à un langage, pour le partager ensuite."

On a constaté une hausse d’écoutes de la musique classique ces derniers temps, notamment sur les plateformes de streaming. Les gens ont-ils particulièrement besoin de musique classique en cette période de crise sanitaire ?

"Oui, je pense qu’ils ont besoin d’abord de découverte. Cela leur a permis de partager des œuvres qui jusqu’à présent leur étaient peut-être lointaines. Et puis ils ont besoin de beauté, d’apaisement, de douceur. La musique c’est aussi un dialogue entre celui ou celle qui l’écoute et l’auteur d’une musique, ou celui qui va la jouer, même si celui qui l’a créé n’est plus là. Il y a une forme de dialogue entre les générations, entre les siècles même, qui fait que l’on se sent moins seul."

Difficile de ne pas parler, François Hollande, de ce contexte très particulier dans lequel nous nous trouvons. Les salles de concert sont toujours fermées. Les artistes en pâtissent particulièrement car ils tirent en moyenne 95% de leurs revenus des représentations. Qu’avez-vous envie de dire à ces artistes, à ces musiciens qui souffrent en ce moment ?

"Ils souffrent parce qu’ils ne peuvent pas être en représentation. Ils souffrent parce qu’ils n’ont pas de revenus. Ils souffrent aussi parce qu’ils ne peuvent pas se confronter à un public, eux qui sont fiers et heureux quand ils jouent devant des salles pleines. Je leur dis que j’éprouve également le même sentiment, moi-même qui suis toujours en recherche de contact, de partage, de dialogue, de découverte. Nous souffrons tous, mais eux davantage encore. Ils s’entraînent tous les jours, jouent chaque jour pour ne rien perdre.

Je veux leur dire de tenir bon, parce qu’on va rouvrir les salles. Il faut les rouvrir. Peut-être partiellement, peut-être par étapes, mais il y aura de nouveaux des concerts, comme il y aura de nouveau des réunions publiques, des théâtres qui offriront encore une fois des pièces à découvrir. Je leur dis 'je comprends votre douleur, elle est réelle. Mais je vous demande vraiment de tenir bon'."

Pensez-vous que le gouvernement a bien géré la crise sanitaire du côté de la culture ? Est-ce que les artistes sont suffisamment accompagnés et considérés par l’État ?

"C’est toujours facile de critiquer, je ne veux pas me mettre dans ce rôle, on sait que c’est difficile de gérer une crise longue comme celle-là. Mais je pense que le dialogue a pu manquer au début. Il est peut-être plus ouvert, plus confiant maintenant entre la ministre de la Culture et les artistes. 

Mais je pense, et ce n’est pas simplement vrai pour la culture, qu’il y a eu trop de mesures générales et pas assez de confiance dans les élus locaux, qui auraient pu trouver, établissement par établissement, lieu par lieu, des solutions. C’est vrai qu’on ne peut pas ouvrir toutes les salles, accueillir tous les publics. Mais dans une grande salle on peut, avec un public réduit, assurer des concerts ou assurer des représentations. Je veux souhaiter que ce soit dans cette voie là que l’on se dirige. Après, chacun prendra ses responsabilités." 

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