Dvořák, grand représentant de la musique tchèque ?

Qui dit musique tchèque dit Antonín Dvořák (1841-1904), cela ne fait aucun doute. Car en plus d’être l’auteur d’une œuvre considérable, il s’insère dans le paysage musical tchèque au bon moment.

Dvořák, grand représentant de la musique tchèque ?
Portrait du compositeur Antonín Dvořák (1841-1904), © Getty

Symphonies, musique de chambre, opéras, concertos, chants moraves, rhapsodies, danses, sérénades… L'œuvre monumentale d'Antonín Dvořák parcourt tous les genres, et son écriture mélodique ne cesse de se perfectionner jusqu’au triomphe de sa Symphonie n°9 (1893), de son Concerto pour violoncelle en si mineur (1895) et de son opéra Rusalka (1901).

Parmi les compositeurs tchèques de l'époque, sa musique est celle qui traverse les frontières avec le plus de succès, notamment en Angleterre et aux États-Unis. Sa renommée est telle qu'elle occulte parfois celle de ses contemporains, Bedřich Smetana (1824-1884) et Leoš Janáček (1854-1928).

Une œuvre imprégnée des traditions populaires

Destiné à reprendre l’auberge-boucherie de son père, rien ne laissait penser qu'Antonín Dvořák deviendrait plus tard directeur des Conservatoires de New York et de Prague. Né dans le village de Nelahozeves, le compositeur est très attaché à sa Bohême natale. Son enfance est cadencée par les fêtes populaires, par les bals donnés à l’auberge, et la vue de la nature sauvage qui entoure la Vltava (Moldau en allemand) ravit ses jeunes yeux.

La beauté de la terre et de son folklore se retrouve constamment dans sa musique, en particulier dans ses célèbres Danses slaves (1878 et 1886). Comme le note le spécialiste de la musique tchèque Guy Erismann dans son ouvrage Antonín Dvořák, à cette époque, la mode est à « l’exaltation du patrimoine national populaire ».Brahms vient de composer des Danses hongroises, Grieg des Danses norvégiennes. Avec des rythmes empruntés aux danses locales comme la polka, le furiant, la sousedská, et une orchestration proche de celle des ensembles villageois, la Sérénade en ré mineur (1878) évoque elle aussi la culture tchèque.

Portrait du compositeur morave Leoš Janáček (1854-1928)
Portrait du compositeur morave Leoš Janáček (1854-1928), © Getty

Mais Dvořák est loin d’être le seul musicien tchèque dont l’œuvre se nourrit des traditions. Tout comme son aîné, Leoš Janáček a grandi à la campagne, il est issu d’un milieu modeste et a fréquenté les kantors (les maîtres de chapelle). Originaire de Moravie, il admire Dvořák, qui est d’ailleurs l’auteur de 23 Duos moraves (1875-1881). Pourtant, tout semble les opposer. Selon Guy Erismann, « rien ne pouvait unir ces deux hommes fort dissemblables de caractère, sinon une grande obstination, violente chez l’un, douce chez l’aîné, en même temps qu’une tenace poétique slave ».

Dans les pas de Smetana

Le XIXe siècle assiste à la naissance du nationalisme musical en Europe. A l’époque, les peuples sous domination de l’Empire austro-hongrois réclament leur indépendance qui passe aussi par la culture et par la langue. C’est dans ce contexte qu’émerge une nouvelle musique tchèque. Mais quand le jeune Dvořák arrive à Prague en 1857, à peine âgé de 16 ans, tout le monde parle allemand. Apprise sur le tard, cette langue n’est pas sans lui poser quelques difficultés.

Au contraire, Bedřich Smetana la parle très bien. Il n’en est pas moins un farouche défenseur de la cause nationale. En 1866, il est nommé à la tête du Théâtre provisoire. De là, le compositeur va consacrer son énergie et sa vie à l’édification d’un Théâtre national tchèque (qui n’ouvrira que quinze ans plus tard, en juin 1881). Et dire que pendant ce temps, le jeune Dvořák, altiste dans la fosse, composait en cachette son premier opéra, Alfred, sur un texte allemand !

Portrait du compositeur Bedřich Smetana (1824-1884), vers 1877
Portrait du compositeur Bedřich Smetana (1824-1884), vers 1877, © Getty

Ce n’est d'ailleurs pas Dvořák mais Smetana qu'on surnomme le « Père de la musique tchèque ». Selon Guy Erismann, Smetana a su mêler folklore et « modernisme national ». Des œuvres comme le cycle symphonique Ma Patrie (Má Vlast), composé entre 1874 et 1879, en sont la preuve. Il regroupe six poèmes, chacun dédié aux paysages ou aux légendes de Bohême. Parmi eux, la célèbre Moldau en écho à la rivière qui parcourt Prague, mais aussi Blaník, nom d’une montagne légendaire. « Dvořák ne serait probablement pas devenu l’auteur de la Symphonie du Nouveau Monde sans cet aîné précurseur », écrit Guy Erismann.

Mais en raison du temps que Smetana voue au Théâtre national, son répertoire ne jouit pas de la même profusion que celui de son contemporain.

Discret, mais efficace

A côté des turbulents Smetana et Janáček, on ne peut pas dire que Dvořák ait été un grand rebelle… Au contraire, il s’en démarque par sa discrétion, sa stabilité et surtout son grand sens du consensus. Pour commencer, contrairement à eux, il ne prend pas ouvertement position contre l’Empire austro-hongrois. Comme le remarque Guy Erismann, malgré ses « aspirations patriotiques », sa conduite vis-à-vis de Vienne est respectueuse. C’est en partie pour cela qu’il reçoit des bourses d’État pendant cinq ans à partir de 1875. Smetana, impertinent sur le plan politique, ne peut quant à lui jamais en bénéficier.

« Point de toutes les confluences, son tempérament stable et tenace, la solidité de ses assises paysannes et patriotiques, son intransigeance, son sens critique et en même temps l’attention qu’il portait aux courants extérieurs, n’ont fait que renforcer une personnalité robuste […]. Ce chêne imposant, aux larges ramures, étend encore son ombre sur toute une génération de compositeurs, ceux de la génération du Théâtre national ». Guy Erismann, La Musique dans les pays tchèques

Et Dvořák est conciliant en toute circonstance. En témoigne sa confrontation avec le grand violoniste Josef Joachim. En 1879, le compositeur vient d’achever son Concerto pour violon. Il montre alors la partition à Joachim, pour recueillir un avis sur la partie technique. Peu satisfait, le violoniste déclare : « On sent que vous n’avez pas joué depuis longtemps ». Conséquence, au lieu de se vexer, Dvořák a tout modestement... repris la partition en entier ! Finalement, l’œuvre n’est créée que trois ans plus tard par le violoniste František Ondříček. Joachim ne s'est jamais montré pleinement satisfait de l’œuvre…