Dimitri Chostakovitch : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur

Improvisateur de musique pour le cinéma muet, professeur attentif, amateur de sport… Voici 10 petites choses pour mieux connaître l’auteur de Lady Macbeth de Mzensk et de la Symphonie "Leningrad".

Dimitri Chostakovitch : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur
Portrait du compositeur Dimitri Chostakovitch (1940), © Getty / Sovfoto / Universal Images Group

Dimitri Chostakovitch n'a que 10 ans quand éclate la Révolution russe. Enfant du soviétisme, il va devoir se conformer aux règles. Le parti exige que la musique soit claire, tonale, intelligible. Pas de place pour les expérimentations musicales et ce qui relève du "formalisme".

Chostakovitch va plus ou moins obéir. Tour à tour applaudi et mis au ban par Staline, il passe sa vie dans la crainte. Il n'approuve pas la politique des Soviétiques, mais il doit se taire. Et ce qu’il ne peut dire tout haut, c’est sa musique qui va en parler pour lui. Une musique tantôt lyrique, tantôt ironique, mordante, moqueuse. 

Si la symphonie domine ses premières compositions, Chostakovitch se dirige peu à peu vers des genres plus épurés comme le quatuor à cordes.

Encore un prodige !

Et un de plus ! Des prodiges parmi les compositeurs, ce n’est pas ce qui manque. Avec un père mélomane et une mère pianiste, le jeune Dimitri démarre sa vie musicale sous de bons auspices. 

Il n’a qu’une petite dizaine d’années quand il écrit sa première composition, un poème musical intitulé Le Soldat. A treize ans, il intègre le Conservatoire de Petrograd (actuel Saint-Pétersbourg) et débute les cours de composition avec Maximilian Steinberg

Alexandre Glazounov, directeur du conservatoire, est impressionné par les talents du jeune homme. Il le considère comme « l’un des plus grands espoirs de notre art ». Il le prend sous son aile et parvient à lui obtenir une bourse quand sa situation matérielle devient difficile.

Et Chostakovitch ne risque pas de le décevoir ! Sa Première Symphonie, créée en 1926, est un triomphe. Fait exceptionnel car les œuvres de jeunesse ne sont en général pas celles qui convainquent le plus...

Dans la famille, c’est science ou musique

Dans la famille Chostakovitch, il faut choisir entre les deux disciplines. Le père est ingénieur-chimiste, la mère pianiste. L’aînée, Maria, débute le piano à l’âge de neuf ans sous l’œil attentif de sa mère. Plus tard, elle fait carrière et devient professeur au Conservatoire et à l’Ecole chorégraphique de Leningrad (actuel Saint-Pétersbourg).

Succès numéro deux pour Mme Chostakovitch : son fils Dimitri. Pianiste, compositeur… il aura la carrière qu’on sait. En revanche, la maîtresse de maison échoue à faire de sa petite Zoïa une virtuose du piano. Elle devient en effet… vétérinaire.

Sciences ou musique, le choix est encore d’actualité pour la génération suivante. Au début des années 1930, Chostakovitch épouse l’astrophysicienne Nina Varzar. Ils ont deux enfants : Galina, futur scientifique et Maxime, pianiste prometteur à qui son père dédie le Deuxième Concerto pour piano, créé en 1957 par le jeune homme à l’occasion de ses 19 ans. 

Le cinéma, une mauvaise expérience

En 1922, le jeune Dimitri perd son père. A présent, c'est lui l'homme de la maison. Les temps sont durs pour la famille et les dettes s’accumulent. Pour subvenir au besoin de sa mère et de ses sœurs, il accepte un poste de musicien de cinéma en 1923.

Sa mission est d’accompagner les films muets qui défilent à l’écran. Et pour cela, il faut de bons réflexes car il s’agit d’improviser ! Sans grande conviction, il travaille successivement à « La Bande lumineuse », au « Splendid Palace » et au « Picadilly ». Les établissements sont en mauvais états et le salaire est misérable. A peine de quoi s’acheter des bottes et des gants ! Son inspiration est « paralysée », il ne parvient plus à composer une ligne, raconte son biographe Krzysztof Meyer.

Plus tard, il revient au cinéma mais cette fois-ci en tant que compositeur de musiques de films. Parmi eux, La Nouvelle Babylone, La Chute de Berlin et Hamlet. Nombre d'entre eux ont pour objectif de faire la propagande du régime soviétique.

Chostakovitch, c’est d’abord un pianiste

En plus d’être compositeur, n’oublions pas que Chostakovitch est un brillant pianiste. A la fin de ses études au Conservatoire, il en vient à se poser la question : pianiste ou compositeur ? Il obtient son prix de piano en 1923, à l’âge de 17 ans. Quatre ans plus tard, il tente le Prix Chopin de Varsovie, grand concours international de piano. S’il ne le remporte pas, son jeu laisse tout de même des traces. On admire sa technique éclatante, sa rythmique impeccable, son lyrisme savamment dosé. 

Mais un drame assombrit la fin de sa vie. Dès 1958, un début de paralysie se manifeste et jouer du piano devient difficile. Il est même contraint de renoncer à donner certaines œuvres au 3e Festival d’automne de Varsovie en 1959. Il est en fait atteint d’une maladie chronique de la moelle épinière.

Nina Varzar, une épouse sportive

Chostakovitch et le sport, c’est une longue histoire ! Amateur de football, il assiste régulièrement aux matchs, suit les grands clubs de Leningrad, le « Dynamo » et le « Zenith ». Il note d’ailleurs scrupuleusement tous les résultats dans un carnet. Il a même composé un « ballet football » intitulé L’Age d’Or.

Et c’est justement grâce au sport qu’il rencontre Nina Varzar, sa première épouse. Nous sommes en 1927, Chostakovitch est en séjour à Dietskoïe Zielo quand il remarque trois jeunes femmes qui jouent au tennis. Trois sœurs. Irina, Loudmila et… Nina. Bien sûr, ils vont se revoir. 

Nina sait jouer du piano, elle étudie les maths et la physique et, comme Chostakovitch, elle aime le sport. Elle pratique le patin à glace et l’alpinisme. Tous deux se marient en 1932, « sans en rien dire à personne », comme le raconte Krzysztof Meyer.

Un professeur bien intentionné 

Pour Chostakovitch, donner des cours n’est pas un simple gagne-pain mais un plaisir. Sa mission d’enseignant commence au début des années 1940, à Leningrad. Il arrive toujours avant ses élèves et prend l’habitude de leur serrer individuellement la main.

Il ne suit pas de méthode précise, s’adapte aux besoins de chacun. Il est toujours présent et si par malheur il doit manquer une heure, il prévient ses élèves. Pour faciliter l’apprentissage, il transcrit les œuvres d’autres compositeurs comme La Symphonie des Psaumes de Stravinsky dans une version pour piano, comme le rapporte le musicologue Detlef Gojowy.

Investi, il prend sa tâche très à cœur. Il met ses étudiants en relation avec l’Union des compositeurs. Et alors que l’un de ses élèves doit partir en convalescence en Crimée, il n’hésite à lui trouver la somme d’argent nécessaire. 

La Septième Symphonie, toute une aventure !

Au cours du siège de Leningrad en 1941, Chostakovitch se porte volontaire. Après plusieurs refus, il est finalement affecté à la brigade anti-incendie. D’où la photo célèbre où on le voit en uniforme de pompier. Mais là où il est le plus utile pour le régime, c’est à son bureau.

Dimitri Chostakovitch lors du siège de Leningrad (1941)
Dimitri Chostakovitch lors du siège de Leningrad (1941), © Getty / Heritage Images / Hulton Archive

Sa Symphonie n°7, sous-titrée « Leningrad », voit le jour sous les bombardements. Il ne faut que deux mois à Chostakovitch pour écrire les trois premiers mouvements. Et au cours de la première audition qu’il donne en privé, une alerte aérienne est lancée. Tandis que sa famille s’abrite, il continue de jouer devant son public. 

Avec cette symphonie, il n'est pas question d’écrire une musique de guerre. Comme il l’explique, son objectif est plutôt de rendre compte des événements dont il est témoin. Sa symphonie connaît un succès considérable. Anglais et Américains veulent à tout prix la récupérer ! Selon Michel R. Hofmann, elle serait passée par Téhéran et le Caire avant de pouvoir rejoindre les Etats-Unis. Bref, toute une expédition !  

Lady Macbeth de Mzensk, le scandale

Lady Macbeth de Mzensk est le deuxième opéra de Chostakovitch après le Nez. L’histoire est celle de Katerina Ismaïlova, une jeune femme qui regrette son mariage raté. Elle tombe amoureuse d’un employé de son mari. Adultère, meurtres et trahisons s’en suivent, jusqu’au suicide de l’héroïne. Créé en 1934, l’opéra suscite l’enthousiasme du public dès ses premières représentations. A tel point que, selon Detlef Gojowy, il n’est pas étonnant d'en entendre des extraits résonner dans les usines !

Mais en janvier 1936, le couperet tombe. Un article de la Pravda, journal officiel du régime, anéantit Chostakovitch et son opéra Lady Macbeth. La raison ? L’œuvre a déplu à Staline. Le sujet est cru, voire « pornographique », la musique « discordante ». Le titre de l’article, « Un galimatias musical », aurait été inspiré par le dictateur. « Tapage », « grincements », « cacophonie », « vacarme », voilà comment l’opéra est décrit.

Après de nombreux remaniements, l’œuvre est finalement rejouée près de 30 ans plus tard, en 1962, cette fois-ci sous le nom de Katerina Ismaïlova.

Un rebelle bridé

En tant que compositeur officiel du régime, Chostakovitch doit se conformer à la ligne du parti et écrire une musique intelligible pour les masses. Il va donc obéir. Mais de quelle ironie nourrit-il ses œuvres ! 

La révolte de Chostakovitch est intérieure, comme le révèlent tous ses biographes, à commencer par Bertrand Dermoncourt et André Lischke. Ce dernier parle d’ailleurs de « l’enfer de la dualité ». S'il est docile et discret en apparence, Chostakovitch bouillonne de l'intérieur. 

Il n'est qu'à considérer sa Cinquième Symphonie. A première vue,  elle correspond au type de musique que recherchent les Soviétiques. Mélodieuse, limpide. En réalité, le compositeur se met en scène de manière parodique. Un parfait chantre du régime, écrasé par la politique officielle.

De même, à partir de sa Dizième Symphonie, Chostakovitch se met à signer ses œuvres en musique : DSCH (ré, mi bémol, do, si, dans la notation allemande). Le fait est d’ailleurs éclatant dans le Quatuor à cordes n°8 qui débute par ce motif.

Timide, courtois et respectueux 

Un homme discret, timide, voilà comment ses biographes décrivent le compositeur. Il saluait d’un air presque gêné, se cachait derrière des lunettes épaisses, touchait par ses airs de « collégien », selon Michel R. Hofmann. 

Chostakovitch était par ailleurs un homme très respectueux. Après l’épisode de la Pravda, il craignait d’être arrêté d’un jour à l’autre. Refusant d’infliger un tel spectacle à sa famille, il sortait de l’appartement, attendait devant la porte, une petite mallette à la main. Il restait des heures ainsi, face à l’ascenseur. 

De même, après son deuxième infarctus, il accueillait toujours ses visiteurs de manière décente à l’hôpital. Alors qu’on lui déconseillait de faire le moindre mouvement pour éviter de se fatiguer, « il saluait toute personne […] en faisant un énorme effort pour se soulever de ses coussins et s’asseoir », rapporte Krzysztof Meyer.