Concerts participatifs : à vous de jouer !

Le concert participatif envahit les salles de concerts en France. Le principe : devenir, le temps d’un concert, un musicien d’orchestre ou un membre du chœur. Présentation de ce spectacle d’un nouveau genre.

Concerts participatifs : à vous de jouer !
Répétitions à l'Opéra de Rouen, avant un opéra participatif

Vous rêvez de chanter ou jouer avec un orchestre prestigieux ou de vous mettre dans la peau d’un musicien professionnel le temps d’un concert ? Bonne nouvelle, c'est possible ! Les concerts participatifs se multiplient un peu partout en France : peu importe votre niveau musical ou votre âge, il suffit généralement d’assister à une répétition préalable au concert pour participer.

En amont du concert : sélection des œuvres

La plupart des concerts participatifs proposent aux amateurs et mélomanes d’interpréter des œuvres du répertoire ‘traditionnel’. Bach a été tout particulièrement plébiscité cette année : la Philharmonie de Paris, qui proposait un week-end entièrement consacré aux amateurs, a organisé un concert « Chantez Bach ! », où se sont mêlés professionnels et amateurs. Sous la direction du chef David Stern avec les instrumentistes et solistes de la compagnie Opéra Fuoco, amateurs et spectateurs pouvaient venir chanter des chorals des cantates de Bach.

La grande salle de la Philharmonie de Paris
La grande salle de la Philharmonie de Paris, © Forgemind ArchiMedia

Cette préférence pour Bach est très clairement assumée par le Centre de Musique de Chambre de Paris qui organise des concerts nommés ' Bach and Breakfast ' Salle Cortot, à Paris - des petits-déjeuners où l’on apprend et chante une cantate de Bach. Un dimanche par mois, vers 10 h 30, le public est accueilli avec café, croissant et… partition de la cantate du jour.

Pour Jérôme Pernoo, à l’origine de ces événements et fondateur du Centre de Musique de Chambre, « le fait d’interpréter ces cantates de façon participative, un dimanche par mois, en mélangeant professionnels et amateurs, correspond à ce pourquoi elles ont été écrites. Bach en écrivait une pour chaque messe du dimanche, et elles étaient chantées par les paroissiens, accompagnés des musiciens de l’Eglise. La mélodie existait déjà, était connue par le public - il pouvait donc facilement la chanter - tandis que les parties des musiciens professionnels étaient écrites par Bach pour l’occasion. »C’est la même chose lors des ' Bach and Breakfast', explique-t-il« D’abord le public apprend et répète la mélodie du choral comme on apprend une chanson, puis les musiciens arrivent et jouent leurs parties, des harmonisations de la mélodie chantée par le public. Finalement, c’est Bach l’inventeur du concert participatif ! »

Certaines institutions profitent des concerts participatifs pour faire découvrir un nouveau répertoire au public, et même pour lancer de jeunes compositeurs. C’est le cas des opéras participatifs de l’Opéra de Rouen Haute-Normandie, destinés avant tout à un jeune public. Le pari : faire découvrir les codes de l’opéra dès le plus jeune âge grâce à une participation active du public. Deux types d’opéras sont choisis : des grands classiques (Mozart, Rossini…), traduits en français, raccourcis et adaptés pour que le public puisse participer, mais aussi des œuvres commandées à des compositeurs contemporains, d’emblée écrites pour être participatives comme Milo et Maya de Matteo Franceschini.

Première étape : répéter ses parties

Les institutions qui proposent des concerts participatifs mettent généralement à disposition du public le matériel nécessaire pour pouvoir répéter chez soi, avant le jour J, puis les invitent à une ou plusieurs répétitions. Comme l’Opéra de Rouen, qui propose depuis sept ans des opéras participatifs et met à disposition du public un dossier comprenant les paroles des chants, les partitions et un cd d’apprentissage plusieurs mois avant le spectacle. À cela s’ajoutent deux séances de répétitions à l’opéra avec un chef de chœur et un pianiste quelques jours avant la représentation, et une dernière juste avant le début du spectacle.

L’Auditorium de Lyon propose chaque année un concert intitulé 'À vos instruments ' : un programme d’une heure, avec une partie jouée uniquement par l’Orchestre National de Lyon et une partie où des musiciens amateurs, depuis la salle, se joignent à l’orchestre. Quelques semaines avant le concert, les partitions d’orchestre ont été mises en ligne pour que les amateurs puissent les travailler. Un format qui va un peu changer dès l’an prochain : « Jusque là, c’étaient les partitions originales [cette année : Tchaïkovski et Moussorgski], mais à partir de l’an prochain nous allons mettre à disposition des arrangements, avec plusieurs degrés de difficulté, pour que des amateurs de tous niveaux puissent participer. Et il y aura aussi la même chose avec des chorales » explique Arnaud Brovillé, musicologue et responsable pédagogique de l’Auditorium de Lyon.

D’autres salles ont d’emblée décidé de ne pas mettre à disposition les partitions, pour ne pas 'faire peur' à ceux qui ne lisent pas la musique. Ainsi, pour son concert participatif ' Chantez Bach ! ', la Philharmonie mettait à disposition les paroles de l’oeuvre et des enregistrements modèles, réalisés par les solistes professionnels afin de permettre aux amateurs de s’entraîner. Le week-end précédant le concert, quatre ateliers de préparation étaient aussi organisés, avant le concert programmé une semaine plus tard dans la grande salle de la Philharmonie...

Le Jour J

Quand le grand jour du concert arrive, « le public est souvent surpris de découvrir que le moment où il chante ne dure que trois minutes, alors que la répétition a duré presque une heure ! » raconte Jérôme Pernoo des 'Bach and Breakfast' . Cette découverte, c’est déjà une première façon pour les musiciens de faire découvrir leur métier aux amateurs, les musiciens passant la plupart de leur temps en répétition plutôt qu’en concert. Mais pour que la frustration ne soit pas trop forte, plusieurs bis permettent à tout le monde de profiter de ce moment de partage. Au fond de la scène, le texte de la cantate est surtitré au moment du finale comme dans un karaoké, et le public devient le chœur du spectacle, accompagné des musiciens professionnels qui interprètent Bach sur instruments anciens.

Ce format permet aussi d’élargir le public des grandes institutions musicales : « Les opéras participatifs permettent d’amener un jeune public à l’opéra, sans qu’il s'ennuie à mourir et sans qu’il vienne d’un milieu social déjà familier avec cet univers : cette année, les opéras participatifs ont attiré 10 000 spectateurs et la demande ne cesse d’augmenter ! Et ce n’est pas parce que c’est participatif que le public n’assiste pas à un 'vrai' opéra qui se déroule sur scène avec l’orchestre dans la fosse, les décors, les costumes, les solistes… Tout cela est désacralisé par le fait que le public y participe en chantant des parties depuis la salle, sous la direction du chef d’orchestre. Et puis l’opéra, ça raconte une histoire, ce qui permet d’attirer tout le monde, les enfants comme leurs parents » explique Laurent Bondi, secrétaire général adjoint de l’Opéra de Rouen.

Tistou les pouces verts, opéra d'après le conte de Maurice Druon, le dernier opéra participatif présenté à l'Opéra de Rouen
Tistou les pouces verts, opéra d'après le conte de Maurice Druon, le dernier opéra participatif présenté à l'Opéra de Rouen, © DR

Surtout, faire participer le public permet de faire découvrir autrement la musique classique - de l’intérieur. Jérôme Pernoo l’a bien constaté : « Avant qu’on ne lance le projet, on me disait qu’en France les gens ne savent pas chanter, qu’ils n’ont pas d’oreille… Mais dès le premier ' Bach and Breakfast ' nous avons tous été surpris par la qualité du résultat. Le public est plutôt composé de mélomanes qui ne pratiquent pas la musique. Beaucoup ne savent pas lire de partitions, vocalement il y a vraiment tous les niveaux, mais l’effet d’entraînement est tel que le résultat est toujours impressionnant ! »

Et les musiciens, qu’en pensent-ils ?

Les retours sont assez unanimes. Jérôme Pernoo - qui participe lui-même aux 'Bach and Breakfast ' en tant que chef d’orchestre et violoncelliste - explique que les musiciens de son ensemble, « en plus d’être impressionnés par la qualité du résultat, sont très touchés par le fait que le public se mette à leur place le temps d’une matinée. ». Et à l’Auditorium de Lyon, quand soudain l’Orchestre National de Lyon se tait et que les amateurs sont seuls à jouer, tout le monde, amateurs comme professionnels, est bluffé.

Au-delà de la qualité musicale, les concerts participatifs permettent d’abolir la distance entre le public et les musiciens sur scène. Pour Arnaud Brovillé, musicologue et responsable pédagogique de l’Auditorium de Lyon, un concert participatif est tout simplement une autre façon de vivre le concert : « Il ne s’agit plus seulement d’assister à un spectacle. Cela permet de casser la distance entre la fosse d’orchestre et le public, et crée de la proximité. Pour l’orchestre aussi c’est une expérience nouvelle, de partage : l’interaction avec le public ne se réduit plus aux applaudissement finaux. Et le fait de jouer ensemble crée de l’émulation : les amateurs sont heureux de pouvoir jouer avec des musiciens de haut niveau. C’est toujours une ambiance à la fois très concentrée et très festive ! »