Comment Marcel Proust devint le plus grand ami de Reynaldo Hahn

Il est des histoires d’amitié - et d’amour - plus inspirantes et troublantes que d’autres. Celle partagée par l’écrivain Marcel Proust et le compositeur Reynaldo Hahn en est un parfait exemple.

Comment Marcel Proust devint le plus grand ami de Reynaldo Hahn
Portrait de Marcel Proust (1870-1922). , © Getty / Imagno

L’un est un écrivain, l'autre compositeur. L’amour puis la longue amitié qu’ont partagé Marcel Proust et Reynaldo Hahn semble être la parfaite incarnation du lien qui unit littérature et musique.

Du côté de chez Hahn 

Malgré certaines oeuvres restées célèbres (comme Ciboulette), Reynaldo Hahn n’a pas acquis la plus grande des célébrités posthumes. Et pourtant, il était au début du XXe siècle une figure incontournable de la vie musicale française : pianiste, compositeur, critique musical mais aussi directeur de l’Opéra de Paris de 1945 à 1947, année de sa mort. 

Grâce aux délicieuses mélodies qu’il compose et interprète au piano, Reynaldo Hahn devient, dès ses jeunes années, la coqueluche des salons parisiens. Ces messieurs-dames du grand monde admirent sa beauté, son charisme, ainsi que son aisance. Parmi tous les spectateurs conquis, il en est un qui va se distinguer et intriguer notre compositeur : Marcel Proust. 

Rencontre 

En 1894, lorsqu’il rencontre Reynaldo Hahn, Marcel Proust a 23 ans. Il étudie les Lettres à la Sorbonne et se destine à une carrière de bibliothécaire. Certes, il a déjà en tête quelques idées de roman mais, pour l’instant, il se contente de puiser son inspiration au sein de la bonne société parisienne.  

Et c’est justement au sein de cette société mondaine qu’il rencontre Reynaldo Hahn. Mardi 22 mai 1894, il est invité dans le prestigieux salon de Madeleine Lemaire, au 31 rue Monceau. Et là, derrière le piano, il aperçoit un jeune homme qui capte immédiatement toute son attention, Reynaldo Hahn, dont la douce voix de baryton se prête merveilleusement à l’interprétation des belles Chansons Grises de sa composition.

Reynaldo et Marcel partagent une même passion pour l’art, la musique et la poésie. Depuis sa plus tendre jeunesse, le compositeur dévore les œuvres de Baudelaire, Hugo ou Sully Prudhomme ; il s’est d'ailleurs fait connaître en transformant les poèmes de Paul Verlaine et de Victor Hugo en mélodies. Quant à Marcel Proust, inutile de préciser combien il aime les belles lettres et les jeux d’écriture. 

A l’ombre de Mme Lemaire

Ce soir de printemps 1894, Madeleine Lemaire remarque immédiatement l’affinité qui se crée entre ses deux convives, et c’est en toute connaissance de cause qu’elle les invite quelques mois plus tard dans son château de Réveillon, à l’est de Paris. 

Madeleine Lemaire en 1891,  photographie extraite de la collection Felix Potin.
Madeleine Lemaire en 1891, photographie extraite de la collection Felix Potin. , © Getty / Apic/RETIRED

C’est là, à Réveillon, loin des regards et des rumeurs parisiennes, que Reynaldo et Marcel semblent avoir laissé libre cours à leur relation fusionnelle. Car dès le retour de leurs vacances champêtres, leur correspondance se fait plus régulière, plus intense et intime. 

« Cette partie de ma vie intérieure que je vous donne [...] si je puis croire qu’elle vaut quelque chose, je me réjouis deux fois », lettre de Marcel à Reynaldo (1895). 

Les Plaisirs et les Jours 

Les lettres écrites par Reynaldo Hahn à Marcel Proust ont toutes disparu tandis que celles du jeune écrivain au compositeur ont été conservées puis publiées . Et c’est dans ces lettres de Marcel Proust que l’intimité des deux jeunes hommes se révèle, pudiquement, toutefois, car un lourd tabou pèse, en cette fin de XIXe siècle, sur l’homosexualité. 

Après leur été à Réveillon auprès de Madeleine Lemaire, c’est en Bretagne que les deux amis s’échappent et se reposent. Marcel Proust se consacre à l’écriture de sa première oeuvre, Les Plaisirs et les Jours (un recueil de poèmes en prose), et Reynaldo Hahn compose. 

Pendant un temps, Marcel et Reynaldo envisagent l’écriture d’un roman (qui serait l’histoire d’un jeune compositeur) mais ce projet ne verra pas le jour car, de retour à Paris, leurs deux emplois du temps ont vite fait de les éloigner… 

Photographie de Reynaldo Hahn en 1898, par Nadar.
Photographie de Reynaldo Hahn en 1898, par Nadar., © Getty / .

Rupture

Reynaldo Hahn est un travailleur ambitieux, acharné et voyageur, tandis que Marcel Proust est davantage casanier, du fait de son mauvais état de santé mais aussi du train de vie nocturne et mondain qu’il mène dans la capitale. En bref, l’écrivain dort le jour et vit la nuit

Une incompatibilité de caractère et de mode de vie qui sépare peu à peu les deux amis. En 1896, Marcel écrit à Reynaldo : « Quand vous m’avez dit que vous restiez à souperce n’est pas la première preuve d’indifférence que vous me donniez. Mais quand deux heures après, [...], après toute la diversion de vos plaisirs musicaux, sans colère, froidement, vous m’avez dit que vous ne reviendriez pas avec moi, c’est la première preuve de méchanceté que vous m’ayez donné. »

Fidèle amitié 

Dans Sodome et Gomorrhe, quatrième volet de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust, il est question de deux jeunes femmes, Mademoiselle Vinteuil et son amie Andrée, qui s’abandonnent à une relation passionnelle avant de devenir deux amies, fidèles et apaisées. 

Dessin de Reynaldo Hahn au piano, 1900.
Dessin de Reynaldo Hahn au piano, 1900., © Gallica / Bibliothèque nationale de France

Dans l’histoire personnelle de Marcel Proust, Reynaldo Hahn a d’abord fait l’objet d’une passion trouble et jalouse, avant d’acquérir le statut d’ami éternel et adoré. 25 années d’échange et de soutien uniront ainsi les deux artistes. 

Jusqu’à la mort de l’écrivain en 1922, Marcel et Reynaldo continuent à se voir et s'écrire. Reynaldo encourage les travaux littéraires de son ami, l’aide à trouver un éditeur, relit ses épreuves et livre des conseils sur ses romans. Quant à Marcel, il ne manque aucun concert parisien dirigé par son ami, Reynaldo étant aussi grand chef d’orchestre. 

Lorsque Marcel tombe en dépression après la mort de sa mère, Reynaldo est à ses côtés et lui rend visite quotidiennement. 17 ans plus tard, lorsque l’écrivain se sait condamné et incapable de se mouvoir ou d’écrire, Reynaldo est de nouveau à son chevet. 

Marcel disparu 

Marcel Proust s’éteint en 1922, dans son appartement parisien. La même année, Reynaldo Hahn fait publier son dernier recueil de mélodies, et il est intéressant de constater comment, par la suite, le compositeur s’éloignera peu à peu de la musique vocale, pour glisser progressivement vers le répertoire instrumental. Comme si, privé de son alter-ego littéraire, Reynaldo Hahn avait perdu son goût pour les mots et la poésie...