Comment les chanteuses lyriques vivent-elles leurs règles ?

Les menstruations concernent la moitié de l’humanité. Si chaque femme vit son cycle différemment, les chanteuses lyriques sont toutes d’accord sur un point : les règles ont un impact sur leur voix et leur chant.

Comment les chanteuses lyriques vivent-elles leurs règles ?
La première étude sur la cause des douleurs liées aux règles date de 2016., © Getty / PredraImage

Une fois tous les 28 jours, les femmes ont leurs règles. Un phénomène naturel où l’utérus non fécondé se contracte pour expulser la muqueuse interne,  provoquant des saignements. Chaque femme vit de manière très personnelle ses règles : douleurs ou non, règles qui durent deux ou sept jours, effets différents sur le plan psychologique, etc. 

Même si les règles sont différentes chez chaque femme, il semblerait que les chanteuses lyriques (et les chanteuses de manière générale) soient soumises à certaines spécificités liées à l’impact des cycles menstruels sur leur voix. Des témoignages, appuyés par plusieurs études scientifiques (dont une menée dans les années 90 en France par le phoniatre Jean Abitbol), confirment qu’il existe bel et bien un syndrome vocal prémenstruel.

Certaines fois sont plus difficiles que d’autres, mais le pire des cas, c’est quand je ressens que mes cordes vocales ne veulent plus s’accoler.

« Chaque mois je suis surprise que ça fonctionne moins bien avec ma voix... J’oublie et je me demande : “Mais pourquoi je n’arrive pas à chanter ?” Alors qu’en fait, ce sont juste mes règles ! », plaisante la soprano Elsa Dreisig. « Certaines fois sont plus difficiles que d’autres, mais le pire des cas, c’est quand je ressens que mes cordes vocales ne veulent plus s’accoler ». Une sensation partagée par la chanteuse Eva Zaïcik : « L’accolement est difficile, les cordes vocales sont moins souples, les aigus moins ronds, il y a des trous dans la voix, c’est à dire que le spectre harmonique n’est pas là et la voix n’est pas complète. »

Gonflements et inflammations des cordes vocales

Cette modification des cordes vocales est souvent liée à l’inflammation de ces dernières, car avant et pendant les règles, certaines parties du corps gonflent, ce qui peut provoquer des légers œdèmes. Pour y remédier, la plupart des chanteuses prennent de l’Antadys, un puissant anti-inflammatoire. Autre solution ? « Faire avec et continuer », relativise Julie Fuchs. Pour elle, les règles sont une « épreuve qui fait partie de la vie d’une chanteuse ». La soprano française ressent surtout un « état physique plus faible. Dès que je tombe malade, c’est toujours à ce moment-là ! », poursuit-elle. Autre conséquence pour Julie Fuchs, « tout ce qui est plus délicat devient plus difficile à faire », comme les aigus, le pianissimo... Sa voix devient moins agile.

Même constat du côté d’Elsa Dreisig : « La facilité et le naturel partent pendant les règles, ce qui n’empêche pas de chanter, mais ajoute beaucoup de stress car normalement tout fonctionne, or là, il faut bien reprendre les gestes techniques et chauffer encore plus sa voix ». Préparer sa voix plus longtemps mais aussi boire beaucoup d’eau et essayer de se reposer sont quelques recettes de chanteuses pour mieux vivre leurs règles.

Ma voix est plus fragile et fatiguée car mon corps n’est pas là pour la soutenir donc je perds mes repères.

Et si vraiment les symptômes prennent une place trop importante, les chanteuses qui prennent la pilule enchaînent deux plaquettes pour éviter d’avoir leurs règles. C’est le cas pour la soprano Barbara Derathé qui vit parfois des règles très douloureuses : « Je suis KO physiquement et ça joue beaucoup au niveau de ma respiration », témoigne-t-elle. La chanteuse a des maux de dos, de reins, et le ventre gonflé, ce qui a pour effet de limiter son corps : « Les aigus sont plus durs à soutenir, j’ai du mal à respirer à cause des douleurs au niveau du périnée, ma voix est plus fragile et fatiguée car mon corps n’est pas là pour la soutenir donc je perds mes repères. » 

Encore un tabou ?

Les quatre chanteuses en parlent avec leurs professeurs qui sont souvent les premiers à savoir quand est-ce qu’elles vont bientôt avoir leurs règles rien qu’à leur état ou à la voix. Mais c’est plus difficile d’évoquer le sujet avec les professionnels du milieu comme les chefs d’orchestre. « Avec les jeunes chefs, j'en parle, je leur signale que ce n’est pas la bonne période du mois pour moi… Mais avec les plus âgés, je ne dis rien », explique Eva Zaïcik. Julie Fuchs, elle, n’en parle pas directement mais exprime son état général : « Je leur dis que je suis fatiguée, que c’est moins bien que les autres jours car j’en ai conscience. »

Au-delà des difficultés mensuelles rencontrées par ces chanteuses lyriques, les règles sont aussi un moyen pour elle d’écouter leurs corps : « Il faut accepter de perdre du sang et pas tenter de compenser cette perte par la force ou tenter quelque chose où la voix ne pourrait pas répondre. Ces jours-là on chante avec le moment présent », relativise Elsa Dreisig. La soprano trouve même une utilité à ces périodes-là : « Cette fragilité me sert et je l’utilise. J’épouse ces sensations, même si elles sont désagréables et je prends du recul sur ces jours difficiles où le corps et la voix sont différents ».