Chostakovitch : Tout savoir (ou presque) sur ses Symphonies

Entre célébration du régime soviétique et tentative d’émancipation, les symphonies de Chostakovitch reflètent les tourments d’un homme prisonnier de ses contradictions.

Chostakovitch : Tout savoir (ou presque) sur ses Symphonies
Le compositeur Dimitri Chostakovitch au Congrès culturel et scientifique pour la paix mondiale à New York, 1949, © Getty / Leonard McCombe / The LIFE Images Collection

Avec quinze symphonies à son actif, on ne peut pas dire que Dimitri Chostakovitch ait chômé ! D’autant que la Première naît de la plume d’un jeune homme de 19 ans… Enfant de la Révolution russe, le compositeur est contraint à se conformer aux idéaux du régime soviétique. Ses œuvres doivent être patriotiques et servir de moyen de propagande. 

Mais élève modèle, Chostakovitch ne l’est qu’en apparence. Sa volonté de liberté est tenace et, teintée d’humour, sa musique ne cesse de le rappeler. Malgré quelques déboires avec la censure, il deviendra tout de même compositeur officiel du régime et adhérera au Parti Communiste en septembre 1960.

Mettre l’épopée soviétique en musique…

Chanter les louanges du régime et de ses dictateurs. Telle est la mission assignée aux compositeurs officiels. Et Chostakovitch s’y conforme dès ses œuvres de jeunesse. En 1927, on lui commande une deuxième symphonie pour célébrer les dix ans de la Révolution russe et l’arrivée de Lénine au pouvoir. L’œuvre se conclut par un chœur sur un texte d’Alexandre Bezymenski, chantre de la doctrine bolchevique. 

Toutes les symphonies de Chostakovitch sont marquées par les événements qui jalonnent l’ère soviétique. Mais trois d’entre elles, proches de la musique à programme, y font explicitement écho. En témoignent les titres donnés à leurs mouvements. La Onzième se fait ainsi miroir de la première Révolution de 1905 tandis que la Douzième retrace celle de 1917. De son côté, la Treizième évoque le terrible massacre des Juifs près du ravin de Babi Yar en 1941.

…mais pas sans un zeste d’ironie ! Le double visage de Chostakovitch

Si ses symphonies honorent l’URSS – du moins en apparence, elles n’en sont pas moins autobiographiques - la musique du compositeur apparaît dès lors duale. « Même dans les œuvres les plus officielles, Chostakovitch laissait entendre des musiques très grinçantes et dissonantes, explique le musicologue André Lischke.Quand il parlait d’une des œuvres qu’il venait de créer, il déclarait certaines choses alors qu’entre les portées de sa partition, il disait le contraire ».

Roumains brandissant des portraits de Staline à Bucarest dans les années 1950
Roumains brandissant des portraits de Staline à Bucarest dans les années 1950, © Getty / Sovfoto / Universal Images Group

Le fait est éclatant dans sa Cinquième Symphonie. En apparence, elle répond aux critères qui définissent la musique soviétique. Claire, mélodieuse, tonale. Mais derrière le masque officiel, ce n’est qu’ironie et parodie. Le compositeur se met en scène, humilié, soumis et contraint à chanter les louanges du régime stalinien. 

A la fin de la guerre, Chostakovitch délaisse le genre symphonique. Il ne le retrouve que huit ans plus tard, à l'occasion de la mort de Staline. Dans son Scherzo, la Dixième (1953) brosse un portrait musical du dictateur, nourri de violence et de brutalité. Pour la première fois, le compositeur a recours à sa signature musicale, DSCH (ré, mi bémol, do, si, dans la notation allemande). Dès lors, ses symphonies arborent une touche plus personnelle.

Les « Symphonies de guerre », instruments de propagande ?

Fin 1941. L’armée allemande assiège Leningrad. Alors même qu'il est mobilisé comme pompier, Chostakovitch se lance avec ardeur dans l’écriture d’une septième symphonie. Très vite, le succès de l’œuvre dépasse les frontières nationales : création new-yorkaise en juillet 1942 sous la baguette d’Arturo Toscanini et soixante représentations aux Etats-Unis en une saison ! 

Le compositeur Dimitri Chostakovitch pendant le siège de Leningrad, 1941
Le compositeur Dimitri Chostakovitch pendant le siège de Leningrad, 1941, © Getty / Heritage Images / Hulton Archive

« Je ne pouvais pas ne pas la composer, c’était la guerre. Je devais être solidaire du peuple, je voulais créer l’image de notre pays dans le combat et la perpétuer en musique », raconte-t-il dans ses Mémoires. 

Beaucoup considèrent cette Septième Symphonie comme un symbole de résistance face à l’invasion nazie ; le régime soviétique s'en empare et en fait un instrument de propagande. Mais Chostakovitch voit sa symphonie d’un autre œil. « Je ne suis pas opposé à ce [qu’on l’appelle] Leningrad. Mais il n’y est pas question du siège de Leningrad. Il y est question du Leningrad que Staline a détruit. Et Hitler n’a plus eu qu’à l’achever ».

De la même manière, la souffrance évoquée dans la Huitième n’est pas uniquement liée à la guerre. Elle est aussi celle des purges staliniennes de la fin des années 1930. Le nom de Stalingrad lui est d’ailleurs « abusivement » donné « pour coller aux événements du moment », note Bertrand Dermoncourt.

Bien entendu, les Soviétiques sont à des kilomètres de cette interprétation. D’ailleurs, quelle ne fut pas leur déception à la création de la Neuvième en 1945 ! Tout le pays s’attendait à une grande symphonie de la Victoire, encore plus glorieuse que ses aînées. Il n’en fut rien. Par son ton humoristique, néoclassique et sa forme ramassée, l’œuvre fit scandale.

Faire face à la censure 

La Cinquième compte parmi les symphonies les plus populaires du maestro russe. Écrite en 1937, elle se veut claire et limpide et se présente comme « la réponse d’un compositeur à de justes critiques ». Chostakovitch a en effet des comptes à rendre à la critique officielle… 

Quelques années plus tôt, son opéra Lady Macbeth de Mzensk (1934) fait scandale. On lui reproche son formalisme, c’est-à-dire son côté « obscur », « inintelligible » et donc inaccessible aux masses. Parmi les critiques, la Pravda, journal soviétique, est des plus virulents. Conséquence, la Quatrième Symphonie qui devait être créée en 1936 est finalement déprogrammée. Sa première audition n’aura lieu… que 25 ans plus tard.

Bridé et pourtant novateur

Avec de telles contraintes, difficile de s’émanciper ! Pourtant, la musique de Chostakovitch est des plus novatrices. Et quand il recourt à des formes classiques, il les détourne. « C’est un paradoxe : il a créé une œuvre immense et personnelle sous un régime très répressif », constate André Lischke. 

Dès les premières symphonies, les expérimentations s’accumulent, aussi bien d’un point de vue harmonique que rythmique. « J’ai l’impression d’avoir ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire de la musique symphonique », écrit le chef d’orchestre Nikolaï Malko à propos de la création de la Première. Et dans la Deuxième, des sirènes d’usine s’invitent au programme !  

Autre ovni symphonique, la Quatorzième se compose de onze mouvements très brefs. Des textes de Garcia Lorca, Apollinaire, Küchelbecker et Rilke se succèdent, portés par une soprano, une basse et un orchestre de chambre.

La Quinzième, testament symphonique

Au début des années 1970, Chostakovitch est au plus mal. Contraint à renoncer au piano à cause d’une forme de poliomyélite, il se découvre bientôt atteint d’un cancer du poumon. 

S’il y a bien une symphonie autobiographique mais non moins mystérieuse, c’est la Quinzième. Ecrite en grande partie depuis l’hôpital, elle retrace les grandes étapes d’une vie humaine. Ici, pas d’obsession de la mort comme dans la Quatorzième. L’ensemble s’ouvre même sur une page enjouée. Pétillant, le premier mouvement évoque un magasin de jouets, lointain souvenir d’enfance. 

A plusieurs titres, cette symphonie d'adieu se présente comme un résumé des œuvres qui l’ont précédée. Et pas uniquement celles de Chostakovitch ! Le Premier Mouvement cite Rossini avec l'Ouverture de Guillaume Tell, tandis que l'Adagio final fait un clin d’œil aux opéras de Wagner

Notre compositeur ne se prive pas pour glisser quelques échos à sa propre musique. On décèle ainsi des emprunts à ses symphonies antérieures, au Premier Concerto pour piano et à Lady Macbeth. Et bien sûr, sa signature musicale ne manque pas de se faire entendre…