10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur Gustav Mahler

De Gustav Mahler, on retient l’image d’un homme au regard perdu dans le lointain, les sourcils froncés. Compositeur post-romantique et grand mélancolique, Mahler était aussi un homme pragmatique et très autoritaire.

10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur Gustav Mahler
Gustav Mahler (1860-1911) - Photo prise dans le hall de l'Opéra de Vienne en 1907, © Gallica

Il voulait composer un opéra, il devient chef d’orchestre

L’opus 1 de Mahler est un opéra, Das klagende Lied (La Complainte). Il le présente au Prix Beethoven en 1881, mais le jury le refuse, c’est un échec - que le compositeur transforme plus tard en cantate. Mahler a vingt ans et il n’a qu’un seul but : être compositeur. Ce refus est un coup dur. Jeune musicien sans revenus, il décide alors de devenir chef d’orchestre pour subvenir à ses besoins.

Mahler entame alors une longue carrière. Il débute à Hall en Autriche, puis, tout au long de sa vie, dirige les orchestres des opéras de Ljubljana, Vienne, Hambourg, Prague, Leipzig, Budapest, New York… Son activité de compositeur passe au second rang : sa fonction de chef d’orchestre lui prend tellement de temps qu’il ne peut continuer à composer que pendant les mois d’été.

la maisonnette où Gustav Mahler s’isolait l'été pour composer, à Tolbach (anciennement en Autriche, la ville s’appelle aujourd’hui Dobbiaco, et est en Italie)
la maisonnette où Gustav Mahler s’isolait l'été pour composer, à Tolbach (anciennement en Autriche, la ville s’appelle aujourd’hui Dobbiaco, et est en Italie), © Gallica

Victime de l’antisémitisme, il se convertit au catholicisme

En 1897, le compositeur et chef d’orchestre se voit offrir le poste de directeur musical de l’Opéra de la cour de Vienne, coeur culturel de l’empire austro-hongrois. Mais Mahler, qui est juif, se heurte à l’antisémitisme qui règne en Autriche-Hongrie. Bien que le gouvernement ne soit pas explicitement antisémite, il est impensable qu’un poste aussi prestigieux soit occupé par un juif.

Mahler, pragmatique et peu pratiquant, décide alors de se convertir au catholicisme - la religion dominante en Autriche. Il reste dix ans à la tête de l’Opéra de Vienne, et cumule cette fonction avec celle de directeur des Concerts philharmoniques de Vienne. Sa conversion ne l’empêchera pas pour autant d’être stigmatisé à cause de ses origines juives. Sa musique sera notamment bannie sous le Troisième Reich.

C’était un homme très autoritaire

Sous la direction de Mahler, l’Opéra de la cour de Vienne atteint un très haut niveau de qualité artistique. Chef de l’Opéra et des Concerts philharmoniques, Mahler est alors le maître incontesté de la musique à Vienne. Même Cosima Wagner, antisémite bornée, fille de Liszt, veuve de Richard Wagner et qui s’occupe d’une main de fer de l’héritage de son mari, s’adresse à lui avec respect. Elle réussit quand même à lui imposer d’interpréter les opéras de son fils, Siegfried.

En revanche, les musiciens des orchestres n’apprécient que moyennement le comportement autoritaire de Mahler. Les tensions entre le chef et ses musiciens se multiplient et Mahler finit par démissionner.

Il a composé une symphonie pour mille interprètes

La Symphonie n°8 de Mahler est surnommée “Symphonie des Mille” : pourquoi ? Et bien car ce ne sont pas moins de 850 choristes (deux chœurs d’adultes et un chœur d’enfants), 8 solistes, et un orchestre symphonique avec 8 trompettes et 7 trombones (répartis dans toute la salle) qui sont - théoriquement - nécessaires pour interpréter cette symphonie.

Le soir de la première, à Munich, une estrade spéciale a été aménagée dans la nouvelle salle de concert de l’Exposition Internationale, afin d’accueillir tous ces musiciens. Dans la salle, on reconnaît plusieurs célébrités : toute la famille royale de Bavière, mais aussi les compositeurs Richard Strauss, Max Reger,Anton von Webern, Camille Saint-Saëns, et les écrivains Thomas Mann et Stefan Zweig. Tout le monde est venu assister à l'évènement.

Répétition de la Symphonie des Mille, en septembre 1910
Répétition de la Symphonie des Mille, en septembre 1910, © Jaeger & Goergen / Wikimedia Commons

Il aimait bien les femmes mariées

Avant de se marier avec Alma Schindler en 1902, à 42 ans, Mahler n’a pas eu une vie sentimentale très heureuse, mais tous ses amours lui ont inspiré des œuvres musicales. Ses Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant une de ses premières compositions, commencée en 1884) sont nés de sa passion malheureuse pour une cantatrice du théâtre où il travaille. Laissés de côté par Mahler, quand il se remet à l’écriture de ces chants, c’est parce qu’il vit un autre amour sans espoir - cette fois, l’élue de son cœur est mariée et mère de quatre enfants.

A 27 ans, en 1888 Mahler est chef d’orchestre au Théâtre de Leipzig, et il s’apprête à composer sa première symphonie. Cette fois-ci, l’inspiratrice n’est autre que la femme du petit-fils de Carl Maria von Weber, un des compositeurs allemands les plus en vue - et ami de Mahler. Son idylle avec Marion von Weber le plonge dans le désespoir, déchiré qu’il est entre son amour pour Marion et le fait qu’il trahit son ami, en trompant son petit-fils.

Il a interdit à sa femme de composer de la musique

En décembre 1901, Gustav Mahler a 41 ans et il est follement amoureux d’Alma Schindler. Alors qu’il s’apprête à l’épouser, il lui envoie une lettre célèbre et cruelle : vingt pages d’écriture serrée, dans lesquelles il demande à Alma de choisir entre sa vie de compositrice et son destin d'épouse. Pour lui, la vocation musicale d’Alma (dont tout l’entourage vante les talents de compositrice) n’est que vanité et arrogance, et risquerait de créer une rivalité « dégradante pour [eux] deux » : il ne doit y avoir aucun risque que sa compagne lui fasse de l’ombre.

« Ne te méprends pas sur ce que je veux te dire : ne crois pas que dans la relation entre deux époux, je fasse de la femme une sorte de passe-temps, chargée malgré tout du ménage et du service de son mari. (…) Mais que tu doives être « celle dont j’ai besoin », si nous devons être heureux ; mon épouse et non pas ma collègue, cela c’est sûr ! »

Alma de son côté, n’aime que très modérément la musique de Mahler : « Comme compositeur, je ne crois pas beaucoup en lui. » écrit-elle dans son journal. Lorsqu’elle reçoit la lettre de Mahler, le vendredi 20 décembre 1901, son cœur s’arrête : « Livrer ma musique ? Abandonner ce pourquoi j’ai vécu jusqu’à présent ? Ma première idée fut de refuser. J’ai pleuré, c’était plus fort que moi, car je venais de comprendre que je l’aime. » Alma dit finalement oui, et accepte de sacrifier sa vocation, mais elle en gardera une rancune contre son mari toute sa vie.

Il a été le patient de Freud

Gustav Mahler était un mélancolique - le terme de l’époque pour dépressif. L’une de ses œuvres les plus déchirantes, est le cycle pour voix et orchestre des Chants pour des enfants morts (Kindertotenlieder). Il l’écrit quelques temps avant la mort de sa petite fille : il en conclut qu’il a provoqué sa mort, par anticipation. Mahler souffrait d’un sentiment irrationnel de culpabilité et de dépression.

Alma avec Maria et Anna, les deux filles qu’elle a eu avec Gustav Mahler vers 1905-6
Alma avec Maria et Anna, les deux filles qu’elle a eu avec Gustav Mahler vers 1905-6

En 1910, il est pris d’un accès de désespoir lorsqu’il découvre que sa femme, Alma, entretient une liaison avec Walter Gropius. Le divorce étant exclu, il cherche de l’aide auprès de Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse. Mais le traitement est trop bref (une seule discussion-promenade de quatre heures) pour en mesurer les résultats.

Il est parti chercher fortune aux Etats-Unis

Au début du XXe siècle, nombre d’Européens émigrent sur le continent américain pour y faire fortune. Mahler, qui ne trouve pas de travail à Vienne, part lui aussi vivre le rêve américain : en 1907 il déménage à New York, où on lui a offert le poste de premier chef du Metropolitan Opera. Pour son premier concert, il dirige Tristan et Isolde, de Richard Wagner.

Plus les concerts passent et plus il remporte de succès auprès du public et des critiques américains. Mais le conseil d’administration du Met est essentiellement contrôlé par des femmes riches et autoritaires : un conflit éclate, Alma aurait dit qu’à Vienne, l’empereur lui-même n’aurait pas osé donner d’ordres à son mari. Mahler démissionne au début de l’année 1911, et retourne à Vienne, où il y meurt peu de temps après, d’une pneumonie.

Sa symphonie « Résurrection » s’est vendue à un prix record

Composée entre 1888 et 1894, la Symphonie n°2 « Résurrection » de Mahler est une pièce monumentale, écrite pour 90 musiciens et un chœur. Interprétée une première fois en 1895 à Berlin, elle reprend les thèmes universels de la vie, de la mort, et de l’au-delà. Après le décès de Mahler, la partition manuscrite originale a été donnée en 1920 par son épouse Alma au chef d'orchestre néerlandais Willem Mengelberg. Elle a depuis été interprétée par les plus grands chefs du monde.

Vidéo de chefs d’orchestre (Boulez, Rattle, Bernstein..) dirigeant la Symphonie n°2 et comparaison de leur degré d’enthousiasme

Le manuscrit original de cette symphonie s’est vendu en novembre 2016 pour 4,54 millions de livres (plus de 5 millions d’euros), lors d’une vente aux enchères chez Sotheby’s, à Londres, un record. Si l'acquéreur de la partition a souhaité garder l’anonymat, le précédent propriétaire du manuscrit était un homme d'affaires new-yorkais et l'un des plus grands admirateurs du compositeur autrichien : Gilbert Kaplan. Il l’avait découvert en 1965, lors d’un concert. « Zeus a envoyé la foudre. J'étais quelqu'un de différent lorsque je suis sorti de la salle », aimait à rappeler le millionnaire américain, qui, après cette découverte, avait décidé d’acquérir le manuscrit et… de diriger lui-même la Symphonie n°2, pour la première fois en 1982.

La malédiction de la 9e symphonie

« Il semble que la neuvième soit une limite. Qui veut la franchir doit trépasser. Comme si la Dixième contenait quelque chose que nous ne devrions pas encore connaître, pour quoi nous ne serions pas prêts. Ceux qui ont écrit une Neuvième s'étaient trop approchés de l'au-delà. » Voilà ce qu’écrit Arnold Schoenberg dans un essai sur Mahler. Le mythe de la 9e est né après la Neuvième de Beethoven, qui fut son ultime composition. Mahler, superstitieux, avait déjà composé une symphonie n°9 mais en la nommant Le Chant de la terre (Das Lied von der Erdre), afin qu’elle ne rentre pas dans la liste de ses symphonies. Après l’avoir achevée, il pense avoir réussi à tromper le sort, et en écrit une dixième… et meurt en la composant.

Lorsqu’il compose sa Symphonie n°10, Mahler est rongé par la jalousie : sa femme a alors une liaison. Sur la partition, il écrit en marge de son deuxième mouvement intitulé Purgatorio : « La folie s’empare de moi, m’annihile », avant de souhaiter sa mort, un peu plus loin : « Folie, saisis le maudit que je suis ! Détruis moi avant que j’oublie que j’existe, que je cesse d’être » Plusieurs amis de Mahler affirment qu’avant de mourir, il a exigé la destruction des esquisses de son oeuvre inachevée. En effet, toute sa vie durant, Mahler n’a jamais accepté de parler d’aucune de ses oeuvres ne de les jouer avant qu’elles ne soient achevées. Mais sa femme Alma décida de conserver le manuscrit.

L'Adagio de la 10e symphonie dirigée par Leonard Bernstein