10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur Claude Debussy

Entre pièces symphoniques, pour piano, opéras et musique de chambre, l’œuvre de Claude Debussy est immense, au point d’éclipser parfois la vie de l’homme, pourtant tout aussi riche.

10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur Claude Debussy
Portrait de Claude Debussy, compositeur français et pianiste, 1909, © Getty

Pianiste, compositeur, critique musicale, chef d’orchestre, Claude Debussy (1862-1918) s’est essayé à tous les rôles. Si sa musique suscite à la fois l’incompréhension et l’admiration de ses contemporains, il devient vite l’un des chefs de file d’une nouvelle musique française, empreinte de modernité.

Proche d’artistes comme Ernest Chausson, Pierre Louÿs, Stéphane Mallarmé et même Camille Claudel, Debussy mène une vie de bohème, fréquente les cafés et les salons. Voici 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur la vie d’un compositeur dont l’œuvre est loin de se limiter au célèbre Prélude à l’après-midi d’un faune (1894).

Il doit (un peu) sa carrière à la détention de son père

Quand Debussy vient au monde, sa famille est sans le sou. Ses parents sont « marchands faïenciers » mais leur commerce peine à se développer et ils sont contraints à cumuler les petits travaux. Leur situation ne s’arrange pas quand, dix ans plus tard, Manuel Debussy, le père, est condamné à quatre ans d’enfermement pour avoir participé à la Commune. Il n’y restera finalement qu’un an.

En détention, Manuel Debussy fait la connaissance de Charles de Sivry, un musicien bohème dont la mère, Mme Mauté de Fleurville, est une excellente pianiste. Charles de Sivry suggère fortement à Manuel de lui présenter son fils.

Peu après, le petit Achille-Claude devient l’élève de Mme Mauté. Face à ses indéniables facultés, elle lui offre des cours réguliers et de qualité. Un an plus tard, en 1872, Debussy fait son entrée au Conservatoire. Il n’a alors que 10 ans et sur les 157 candidats, seuls 33 ont été retenus. Peu avant sa mort, le musicien écrira que c’est à Mme Mauté « que je dois le peu de ce que je sais de piano ».

Portrait du jeune Debussy en 1879
Portrait du jeune Debussy en 1879, © Getty

Un jeune pianiste à la marge

Le jeune Debussy n’a rien du petit garçon modèle : en plus d’être constamment en retard, il est indiscipliné et renfermé, comme l’explique sa biographe Ariane Charton. Sa mère Victorine a tenu à superviser personnellement son éducation et Debussy n’a jamais fréquenté d’école. Ainsi, la discipline imposée par le Conservatoire le rebute lorsqu'il y fait ses premiers pas.

Au milieu des élèves d’Antoine Marmontel, Debussy détonne. Le compositeur Gabriel Pierné rapporte que « sa gaucherie, sa maladresse étaient extraordinaires. Avec cela timide et même sauvage. A la classe de piano de Marmontel, il nous étonnait par son jeu bizarre. [Il] forçait tous les effets ».

Sa musique, elle aussi, cherche à se libérer des règles académiques. À travers ces extravagances, son professeur perçoit déjà un « véritable tempérament d’artiste ». Peu à peu, Debussy délaisse le piano et lui préfère la composition. Il échoue deux fois à remporter le Premier Prix de Rome avant d’être finalement reçu à la Villa Médicis en 1884 grâce à sa cantate l’Enfant prodigue. Mais cette réussite marque le début d’un séjour douloureux et teinté de mélancolie…

La Villa Médicis demande aux jeunes compositeurs des créations qu'ils envoient à Paris. Claude Debussy présente ses premières œuvres sans grande conviction, un avis partagé par le jury qui, à propos de Zuleima (son premier envoi), déclare : « Ce pensionnaire, nous le signalons avec regret, semble aujourd’hui se préoccuper uniquement de faire de l’étrange, […] de l’incompréhensible, de l’inexécutable ». S’il est peu inspiré par les commandes, Debussy l’est en revanche bien davantage par sa maîtresse, Marie Vasnier. Depuis Rome il continue à composer des mélodies pour elle, dont La Romance et Les Cloches en 1885.

Debussy et les femmes : une histoire d’infidélités

Son premier grand amour est donc la soprano Marie Vasnier. Elle est mariée, mère de deux enfants et a 32 ans alors que lui n’en a que 18. Le jeune homme lui déclare ses sentiments en donnant une profondeur musicale à des poèmes de Banville et de Leconte de Lisle. Entre eux règne une véritable complicité artistique. Malheureusement, le séjour de Debussy à Rome précipite la fin de cette idylle secrète qui finit par s’essouffler…

En 1889, alors que le musicien mène une vie de bohème, il s’éprend de Gabrielle Dupont. La romance s’achève environ six ans plus tard sur fond de scandale. Alors qu’ils vivent ensemble, Debussy séduit Thérèse Roger, une chanteuse issue d’un milieu aisé, qu’il aurait souhaité épouser par opportunisme.

Debussy et sa première femme, Rosalie (Lilly) Texier, 1902
Debussy et sa première femme, Rosalie (Lilly) Texier, 1902, © Getty

C’est finalement avec la mannequin Lilly Texier qu’il se marie en 1899. S’il est d’abord passionné, le manque d’intérêt de sa femme pour la musique et sa santé fragile l’en éloignent progressivement. Il tombe alors amoureux d’Emma Bardac, la mère de l’un de ses élèves. En 1904, ils deviennent amants. Et cette fois-ci, l’affaire manque de tourner au drame ! Ivre de chagrin, Lilly se tire une balle dans le ventre. Elle survit mais sa tentative de suicide et l’infidélité de son mari font grand bruit dans le Tout-Paris…

Son amitié avec Ernest Chausson

Une amitié brève, mais intense. Les liens entre le compositeur Ernest Chausson et Claude Debussy se renforcent en 1893, lors de la représentation de La Demoiselle élue, le troisième envoi de Rome de Debussy, donnée par la Société nationale de musique.

En plus d’être un ami, Chausson est aussi un grand frère, un admirateur, et même un mécène pour Debussy, comme l’explique Ariane Charton. Quand le compositeur du Prélude à l’après-midi d’un faune manque d’argent, il n’hésite pas à lui venir en aide. Car les deux musiciens ne viennent pas des mêmes milieux : Debussy a vécu son enfance dans la pauvreté, Chausson, lui, est fils d’un entrepreneur et vit confortablement dans un bel hôtel particulier boulevard de Courcelles.

Lorsqu’il invite Debussy à passer du temps dans sa maison de campagne à Luzancy, en Seine-et-Marne, Debussy a la joie de découvrir une famille unie, selon son biographe François Lesure. Entre parties de ballon et promenades en bateau, les deux hommes s’amusent comme des enfants !

Debussy et la famille Chausson, à Luzancy en Seine-et-Marne (1893)
Debussy et la famille Chausson, à Luzancy en Seine-et-Marne (1893), © Getty

Leur amitié prend fin à cause de l’affaire Thérèse Roger et d’une histoire de dettes non réglées. Ils n’auront pas l’occasion de se réconcilier puisque Chausson meurt d’un accident de bicyclette en juin 1899.

Pauvre mais raffiné

Dès son plus jeune âge, Debussy a un penchant pour le luxe et les choses délicates. Mais son goût se heurte sans cesse à des conditions de vie difficiles. Plus d’une fois, il doit se résigner à accepter une série de commandes, un exercice qu’il répugne…

Heureusement, le musicien peut compter sur ses proches. Par exemple, Georges Hartmann, l’éditeur du Prélude à l’après-midi d’un faune, lui verse 500 francs par mois. Mais au lieu d’utiliser cet argent pour faire vivre son ménage, en amoureux du beau, Debussy préfère s’offrir une antiquité ou une œuvre d’art. Gabriel Pierné rapporte qu’enfant, déjà, « il témoignait d’une prédilection particulière pour les objets minuscules, pour les choses fines et délicates ».

Il peint avec les notes

Chez Debussy, musique et peinture correspondent constamment. Le compositeur puise à plusieurs reprises dans le vocabulaire de la peinture pour trouver les noms de ses œuvres (Estampes, 1903 ; Images, 1905 et 1907).

Debussy manifeste un grand intérêt pour les arts plastiques. Comme il l’écrit en 1901 dans l’une de ses chroniques dans la Revue blanche : « [Je] parl[e] d’une partition d’orchestre comme d’un tableau ». Par la musique, il cherche à restituer ses impressions.

En 1903, alors qu’il compose à nouveau pour le piano, il se lance dans la rédaction des Estampes (Pagode, Soirée dans Grenade et Jardins sous la pluie). Il passe l’été à Bichain, dans l’Yonne, en compagnie du peintre Jacques-Emile Blanche. L’artiste raconte que Jardins sous la pluie ferait écho à un jour d’orage où Debussy serait resté dans le jardin au lieu de s’abriter « décidé à jouir pleinement de l’odeur de la terre mouillée, et du doux cliquetis, sur les feuilles, des gouttes d’eau » . Les deux autres pièces évoquent quant à elles l’Orient et l’Espagne. « Quand on n’a pas le moyen de se payer des voyages, il faut y suppléer par l’imagination », écrit Debussy au compositeur et chef d'orchestre André Messager en septembre 1903.

La même année, il écrit les premières notes de La Mer, une œuvre inspirée par son séjour au bord de la Manche aux côtés d’Emma. Selon Ariane Charton, son œuvre est imprégnée des peintures de « Monet, Turner et Hokusai, dont La Vague illustrera la couverture de la partition ».

La bataille autour de Pelléas et Mélisande

Ce n’est que dix ans après les premières ébauches que le célèbre opéra voit le jour. Neuf mois avant la création, Debussy est anxieux. Il écrit au poète Henri de Régnier : « Je suis infiniment tracassé par Pelléas et Mélisande qui vont prochainement déserter ma maison pour des destinées que je pressens tumultueuses ». Et le compositeur ne se trompe pas car les problèmes s’accumulent. Au-delà des contrariétés causées par les décors et la copie de partitions, le principal obstacle vient de Maurice Maeterlinck, l’auteur du livret.

Pour le rôle de Mélisande, Debussy a choisi Mary Garden, une Écossaise de 28 ans aux « allures préraphaélites, propre à séduire Debussy et proche de l’image de Mélisande, femme-enfant » (Ariane Charton). Maeterlinck se montre offusqué par ce choix et insiste pour que le rôle soit confié à Georgette Leblanc, qui n’est autre que sa compagne. Debussy refuse car il ne voit pas en elle une chanteuse de qualité. Maeterlinck met tout en œuvre pour faire interdire l’œuvre : réclamation à la Société des auteurs, lettre ouverte publiée dans le Figaro… Des démarches vaines puisque la première a bien lieu le 30 avril 1902 à l’Opéra-Comique avec Mary Garden.

La soprano Mary Garden dans le rôle de Melisande, en 1902
La soprano Mary Garden dans le rôle de Melisande, en 1902, © Getty

Debussy n’échappe cependant pas au scandale. L’œuvre ceint les critiques en deux camps : d’un côté les « debussystes » qui, éblouis, font du compositeur un nouveau « maître à penser ». De l’autre, ses détracteurs, qui n’hésitent pas à juger l’opéra « insupportable ».

Fasciné par les musiques d’ailleurs

En 1889, à l’occasion de l’Exposition Universelle à Paris, Debussy approche la musique d’Extrême-Orient. Il est alors fasciné par une troupe originaire de Saïgon, et par l’orchestre gamelan, un ensemble majoritairement composé de percussions. Il découvre aussi des instruments comme l’angklung, fait de tuyaux en bambou et le kendang, une sorte de tambour. Loin de l’académisme français, cette musique l’attire. Il s’en imprègne et teinte bientôt sa musique de couleurs orientales.

C’est le rythme éternel de la mer, le vent dans les feuilles, et mille petits bruits qu’ils écoutèrent avec soin, sans jamais regarder dans d’arbitraires traités. (Dans Monsieur Croche et autres écrits, 1913)

En plus des musiques asiatiques, Debussy est depuis son plus jeune âge passionné par les compositeurs russes, en particulier les « Cinq », dont Moussorgski. A l’occasion de l’Exposition de 1889, la présence de Rimski-Korsakov et de Glazounov le confronte à de nouveaux pans du répertoire russe.

Toute sa vie, Debussy s’intéresse à ces « musiques d’ailleurs ». A l’occasion d’une tournée à Vienne vers 1911, il s’éprend de la musique tzigane. A tel point qu’il écrira une partie de cymbalum, un instrument à cordes frappées, dans la version orchestrale de La plus que lente.

Monsieur Croche, son double

En plus d’être compositeur, Debussy est aussi critique musical. En 1901, il collabore avec la Revue blanche, ce grand titre de la presse artistique et littéraire de la Belle Époque, pour laquelle il écrit une série de chroniques. Il s’y met en scène et invente un personnage qui devient son alter ego, le fameux « Monsieur Croche ».

Le compositeur rédige des comptes rendus de concert, parle des compositeurs et des œuvres qui font l’actualité. Par exemple, il encense Moussorgski, s’en prend aux institutions comme le Prix de Rome, et en profite aussi pour faire part aux lecteurs de son esthétique musicale.

En 1971, ses chroniques sont regroupées et publiées aux éditions Gallimard sous la forme d’un ouvrage intitulé Monsieur Croche et autres écrits.

Chouchou, sa fille chérie

Le 30 octobre 1905, Claude et Emma deviennent parents d’une petite fille qu’ils appellent… Claude-Emma. Surnommée « Chouchou », l’enfant devient vite une source d’inspiration pour son père. Il lui dédie son Children’s Corner, une suite de pièces pour piano (1906-1908), et un ballet pour enfants intitulé La Boîte à joujoux en 1913.

Debussy et sa fille Claude-Emma (Chouchou), en 1909
Debussy et sa fille Claude-Emma (Chouchou), en 1909, © Getty

En 1908, ses parents, tous les deux divorcés, se marient enfin et la famille s’installe avenue du Bois de Boulogne. Mais le bonheur est de courte durée : entre une santé dégradée et des difficultés financières, le compositeur connaît une triste fin de vie. Debussy est atteint d’un cancer et Chouchou n’a que 12 ans quand son père disparaît en 1918. Dans une lettre qu’elle adresse à son demi-frère Raoul, elle écrit « maintenant c’est la nuit pour toujours. Papa est mort ! (…) Et être là toute seule à lutter contre l’inévitable chagrin de maman est vraiment épouvantable ! » Un an plus tard, la fillette s’éteint à son tour, emportée par une diphtérie.