Francis Poulenc : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur

Aussi inspiré par l’éléphant Babar que par les poèmes d'Apollinaire, Francis Poulenc est un compositeur qui ne suit qu’une seule règle, la sienne. Voici 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur de La Voix humaine et des Dialogues des Carmélites.

Francis Poulenc : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur
Le compositeur Francis Poulenc (1899 - 1963), © AFP

Francis Poulenc est l’un des plus importants compositeurs français du XXe siècle, connu notamment pour ses mélodies et son opéra Le Dialogue des Carmélites (1957).

A travers ce portrait en 10 (petites) choses se dessine la personnalité d’un artiste nourri par les différentes et foisonnantes époques qu’il a traversé - du Paris de Picasso à celui de Coco Chanel, en passant par l’Occupation allemande. Un artiste qui, au gré de ses aventures et de multiples collaborations, aura su conserver sa singularité et son indépendance.

Les deux Poulenc

Il y a deux Francis Poulenc. Celui de ses jeunes années, Poupoule comme le surnomment ses amis, amateur de guinguettes et de music-hall, compositeur du ballet érotique Les Biches (1923) et des Chansons Gaillardes (1926).

Au dieu d’Amour une pucelle
Offrit un jour une chandelle,
Pour en obtenir un amant.
Le dieu sourit de sa demande
Et lui dit : Belle, en attendant
Servez-vous toujours de l’offrande.

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(L'offrande, extrait des Chansons Gaillardes, 1926).

Ce Francis libertin doit bientôt cohabiter avec un double plus sérieux et, surtout, très croyant. Car suite à un pèlerinage qu’il effectue sur les terres de Rocamadour, en 1936, Poulenc retrouve la foi catholique inculquée par son père. Dès lors, de nouveaux sujets s’ajoutent à sa liste d’inspirations : la religion, d’une part, mais aussi l’angoisse, la mélancolie et, plus tardivement, la mort.

Scène d’ouverture du “Dialogue des Carmélites”, le 1er mai 2013, au Metropolitan Opera de New York.
Scène d’ouverture du “Dialogue des Carmélites”, le 1er mai 2013, au Metropolitan Opera de New York. , © Getty / Hiroyuki Ito

Un premier succès exotique

Kati moko, mosi bolou - Ratakou sira, polama ! Ce ne sont ni des insultes ni de vieilles incantations, mais les paroles du premier succès de Poulenc, la Rhapsodie Nègre. Pour cette oeuvre, Poulenc a ironiquement choisi Honoloulou, le poème d’un soi-disant écrivain africain répondant au nom peu commun de Makoko Kangourou.

Si la partition de la Rhaposdie Nègre n’a pas du tout plu au directeur du Conservatoire de Paris, elle est en revanche très applaudie au Théâtre du Vieux-Colombier, où l’oeuvre est créée en 1917. Parmi les spectateurs siègent d’ailleurs Maurice Ravel et Igor Stravinsky. A tout juste 18 ans, Poulenc fait désormais partie des Nouveaux jeunes musiciens en vogue.

Le choix de Poulenc fait écho au goût d’alors des peintres fauvistes (Matisse, Derain…) pour l’art africain. Ici “Trois personnages assis sur l’herbe” de Derain, 1906.
Le choix de Poulenc fait écho au goût d’alors des peintres fauvistes (Matisse, Derain…) pour l’art africain. Ici “Trois personnages assis sur l’herbe” de Derain, 1906., © Getty

L’esprit guinguette

Les grands-parents maternels de Poulenc possèdent une ‘maison de campagne’ à Nogent-sur-Marne, 10 kilomètres à l’ouest de la capitale. Adolescent puis jeune homme, Francis se plaît à y séjourner pendant l’été, et apprécie tout particulièrement l’atmosphère des guinguettes et bals musettes des bords de Marne.

Ces joyeux souvenirs de jeunesse se retrouvent à travers plusieurs de ses œuvres, notamment ses mélodies (dans le choix des poèmes qu’il met en musique comme dans leur esthétique musicale). « Je range Cocardes [ndlr : l’un de ses premiers recueils] dans mes “œuvres Nogent” avec odeur de frites, d’accordéon, de parfum Piver. En un mot : tout ce que j’ai aimé à cet âge et que j’aime encore » (Poulenc, dans son Journal de mes mélodies)

“Bords de Marne, les canotiers”, Raoul Dufy, 1925. Dufy est, avec Matisse, l’un des peintres préférés de Poulenc.
“Bords de Marne, les canotiers”, Raoul Dufy, 1925. Dufy est, avec Matisse, l’un des peintres préférés de Poulenc. , © AFP

Acte de résistance à l’Opéra de Paris

Lorsque Serge Lifar, chorégraphe à l’Opéra de Paris, passe commande d’une oeuvre auprès de Francis Poulenc en 1942, la France est alors sous le joug de l’armée allemande, et les officiers nazis assistent régulièrement aux spectacles du Palais Garnier. Ce que Lifar et ces officiers ne savent pas, c’est que Poulenc fait partie du Front national des musiciens, une organisation proche de la Résistance…

Créé en 1941, ce Front encourage (entre autres) la représentation d’œuvres interdites ou l’incorporation discrète d’airs patriotiques pendant les concerts. C’est ce que va faire Poulenc dans son ballet Les animaux modèles, créé en août 1942 au Palais Garnier. Face à un parterre d’officiers nazis, il fait jouer quelques notes de Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine. Un air de revanche et de patriotisme que (fort heureusement) nul ne reconnaît alors…

Le Palais Garnier (Opéra de Paris) en 1944, pendant l'Occupation.
Le Palais Garnier (Opéra de Paris) en 1944, pendant l'Occupation. , © Getty

Amoureux de peinture

Parmi les fréquentations mondaines et artistiques de Francis Poulenc, on trouve autant de musiciens que de poètes ou d’artistes-peintres. Le compositeur est d’ailleurs passionné par l’art de la peinture et dit posséder un esprit concret, une imagination visuelle.

Il faut dire qu’il est le témoin d’importantes révolutions picturales : le fauvisme de Matisse, le cubisme de Picasso, les œuvres inclassables de Klee ou Chagall… En 1956, il publie Le Travail du peintre, un recueil de sept mélodies composées sur des textes de Paul Eluard qui rendent hommage aux grands artistes-peintres de son temps.

Portrait de Francis Poulenc. Peinture de Jacques-Émile Blanche, 1920.
Portrait de Francis Poulenc. Peinture de Jacques-Émile Blanche, 1920., © AFP / Josse

Parisien jusqu’aux os

Francis Poulenc est né dans le très chic 8ème arrondissement de Paris, à quelques pas de l’église de la Madeleine. Et la capitale lui colle à la peau… « Lorsque je reste des semaines à travailler loin de Paris, c’est vraiment avec un cœur d’amoureux que je retrouve ma ville », écrit-il ainsi dans son Journal de mes mélodies (1993).

A Paris, Poulenc connaît du beau monde, et entre les concerts ou expositions de ses nombreux amis, les soirées mondaines ou les défilés de Coco Chanel et Christian Dior, il ne lui reste plus beaucoup de temps pour se consacrer à la composition… Le voilà donc contraint de s’exiler hors de la capitale pour se concentrer et, en 1927, il fait l’acquisition d’une maison en Touraine. Dans cette demeure qu’il baptiste le Grand Coteau, il vient de temps à autre se reposer et achever ses partitions.

Décor de scène par Irène Lagut pour le ballet “Les Mariés de la Tour Eiffel”, composé collectivement en 1921 par le “Groupe des Six” dont fait partie Poulenc.
Décor de scène par Irène Lagut pour le ballet “Les Mariés de la Tour Eiffel”, composé collectivement en 1921 par le “Groupe des Six” dont fait partie Poulenc. , © AFP

Mots(no)maniaque

Francis Poulenc fait partie des grands maîtres français de la prosodie, des compositeurs qui ont su parfaitement accorder leur musique aux mots. Plus encore qu’une qualité, il s’agit pour lui d’une quête. Poulenc veut être « le musicien des poètes », discute longuement avec ses amis littéraires et chanteurs pour tenter d’atteindre la plus juste mise en valeur des textes.

« Je surveille chaque note, fais attention aux bonnes voyelles sur les sons aigus [...] je crois qu’on comprendra tout », écrit-il au baryton Pierre Bernac pendant la composition du Dialogue des Carmélites (1957). Une bonne intention qui se transforme très vite en intransigeance : Poulenc n’est pas tendre avec ceux qui ne lui semblent pas respecter ses intentions.

« Horrible journée !!! Une dame vient de miauler, un quart d’heure durant, à la radio des mélodies qui pourraient être de moi ! [...] On massacre souvent mes pièces de piano mais jamais tant que mes mélodies » (F. Poulenc, Journal de mes mélodies, le 3 nov. 1939)

Poulenc donnant des indications à l’interprète de Soeur Constance pour la première londonienne du “Dialogue des Carmélites”, en 1958.
Poulenc donnant des indications à l’interprète de Soeur Constance pour la première londonienne du “Dialogue des Carmélites”, en 1958. , © Getty / Ron Burton

Très inspiré par Babar

En 1940, l’Histoire de Babar est un best seller. Tous les enfants sont pris de passion pour ce petit éléphant qui, menacé par les chasseurs, s’enfuit de la forêt et découvre le ‘monde des hommes’. Les jeunes cousins et neveux de Poulenc n’échappent pas à la règle, et quand leur oncle Francis séjourne avec eux à Brive-la-Gaillarde, ils le pressent de raconter (en musique) les aventures de l’éléphanteau.

Francis Poulenc s’installe donc au piano, son instrument de prédilection (et de formation), et improvise quelques accords ou mélodies pour chaque péripétie endurée par le courageux Babar : la mort de sa maman, la fuite hors de la forêt, l’arrivée en ville… Plutôt satisfait du résultat (et certainement acclamé par ses petits cousins), il publiera la partition de l’Histoire de Babar en 1949. Cette oeuvre pour piano est aujourd’hui considérée comme l’une de ses plus abouties.

Publiée en 1931, "L'Histoire de Babar le petit éléphant", avec les dessins de Jean de Brunhoff, est un immense succès avec plus de quatre millions d'exemplaires vendus en France.
Publiée en 1931, "L'Histoire de Babar le petit éléphant", avec les dessins de Jean de Brunhoff, est un immense succès avec plus de quatre millions d'exemplaires vendus en France., © BnF

Compositeur en autoformation

On a dit que Francis Poulenc avait deux personnalités, l’une frivole, l’autre pieuse. Dans sa formation, on trouve aussi deux trajectoires. La première est celle, traditionnelle, de l’élève : bien qu’il ne soit pas passé par le conservatoire, Poulenc étudie le piano avec le célèbre Ricardo Viñes, par le biais duquel il rencontre Erik Satie, puis perfectionne sa technique de composition auprès de Charles Koechlin.

Parallèlement à ces indispensables leçons ‘techniques’, Poulenc travaille en autodidacte. Depuis ses études classiques au Lycée Condorcet jusqu’à ses premières années de succès en tant que compositeur, il étudie par lui-même les œuvres de Debussy, Schubert et Stravinsky - ses premiers coups de cœur - et se plonge dans les grands traités de composition.

Francis Poulenc en 1923.
Francis Poulenc en 1923., © Getty

En quête de postérité

« Égarons nos biographes futurs » écrit-il en 1959 à la chanteuse Suzanne Peignot. Car Poulenc ne perd jamais le nord… Lui qui a dévoré la correspondance de Debussy et publié quelques lettres de Chabrier a bien conscience que les chercheurs et mélomanes passent au crible toute trace laissée par un ‘grand compositeur’.

Et c’est ce à quoi il aspire, être un ‘grand compositeur’ ! Poulenc surveille donc ses écrits, use de ses relations et manie à merveille les nouveaux supports que sont le disque et la radio. Concernant le disque, il fait très tôt enregistrer ses œuvres. Dès 1928. Quant à la radio, il accepte volontiers de s’y confier et produit lui-même une émission, A bâtons rompus, en 1948.

Déjà dans les années 1940, Francis Poulenc se rapproche de certains journalistes et musicologues afin que soit rédigée sa biographie. Celle-ci ne sera publiée qu’en 1964, un an après sa mort, par le critique musical Jean Roy. Mais que le compositeur repose en paix : depuis, un grand nombre d’écrits lui ont été consacrés.