Le chef d'orchestre, claveciniste et éditeur britannique Raymond Leppard est décédé

Il a exercé son talent musical au service du répertoire du XVIIe siècle, contribuant à la redécouverte de la musique ancienne après la Seconde Guerre mondiale. Il est décédé le 22 octobre 2019 à l'âge de 92 ans.

Le chef d'orchestre, claveciniste et éditeur britannique Raymond Leppard est décédé
Le chef d'orchestre, claveciniste et éditeur britannique Raymond Leppard le 16 mai 1975, © Getty / Evening Standard

- Vous ne voulez pas être reconnu comme un spécialiste de musique ancienne ?                  
- Pas du tout ! Je suis un généraliste, et je crois sincèrement que si vous jouez Bartók correctement, vous pourrez probablement jouer Bach correctement, voire mieux." 

(entretien entre Bruce Duffie et Raymond Leppard le 8 janvier 1986)

Comme toute personne de génie, Raymond Leppard minimise l'ampleur de son propre travail musicologique et musical sur le répertoire ancien. Sur une idée lancée par Benjamin Britten, alors qu'il enseigne à l'Université de Cambridge, il se rend à la Biblioteca Nazionale Marciana de Venise pour travailler sur le manuscrit du Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi (1642). Il édite la partition et en crée une version jouable par les maisons d'opéras d'aujourd'hui. "J'avais besoin de trouver une trace de vie dans ce que tout le monde pensait mort." (Washington Post, 1974)

Une vie en quelques citations

Raymond Leppard est né le 11 août 1927 à Londres. Il commença le piano à 5 ans, et, malgré le souhait de ses parents qu'il devienne docteur, il est resté musicien. Il étudia au Trinity College de l'Université de Cambridge : il y apprit le clavecin et l'alto, y dirigea plusieurs ensembles musicaux, et développa une fascination pour la musique de la renaissance et du baroque. Après un séjour prolongé à Londres pour poursuivre sa carrière dans la direction d'orchestre il revient à Cambridge pour y enseigner. Il fait ses débuts américains avec le New York Philharmonic en 1969. On lui reconnaît à ce moment-là une légitimité académique tout en remarquant chez lui un penchant pour le show qui dépasse la besogne musicologique. A partir des années 60, il produit plus de 200 disques, il partage son temps entre le English Chamber Orchestra, le Saint Louis Symphony Orchestra, le BBC Northern Symphony Orchestra et surtout l'Indianapolis Orchestra.

"Toute la musique se produit dans son époque et il faut comprendre cette époque"

La production de sa propre édition du Couronnement de Poppée de Monteverdi au Glyndebourne Festival en 1962 est un événement à la fois pour lui et pour le monde de la musique : beaucoup découvrent à ce moment l'intérêt musical des opéras de la moitié du XVIIe siècle. Raymond Leppard n'était certainement pas le premier ni le seul à avoir travaillé sur ce répertoire souvent lacunaire, mais il a eu le mérite de faire honneur à ces aventures passionnantes et passionnées de dieux, de héros et d'empereurs romains d'une part en remplissant les lignes laissées vides entre la partie de basse et la partie de dessus, et d'autre part en y injectant la notion qu'il faut jouer cette musique pour le public de l'époque de l'interprète. "Comprendre cette époque", dit-il, mais aussi comprendre sa propre époque. 

"Dès l'instant où les musiciens aspirent à la pureté de la Vierge Marie, ils sont perdus."

... autrement dit : l'authenticité n'est pas un but en soi. La musique classique était pour lui un vrai divertissement, avec tout ce que la notion cache de profond et de noble, et elle n'est pas là pour être conservée dans un musée. Nous retrouvons cette dichotomie entre académisme et sens du spectacle qui va alimenter sa musique tout au long de sa longue vie. 

Il reconnaît que le métier de musicien c'est aussi de faire ce qu'on lui commande de faire, et sa philosophie derrière l'éclectisme est qu'il faut rejeter l'idée très dix-neuviémiste de progrès et d'évolution en musique. La musique, et la façon de l'agencer, ne vient pas d'une époque mais d'un compositeur : chaque compositeur est un monde en soi et ses partitions sont une façon de pénétrer l'esprit de l'artiste disparu.

"- Composons-nous pour aujourd'hui ou pour le futur ?

- Pour aujourd'hui ! Sinon nous sommes des imbéciles.
- Bach a-t-il composé pour son époque ?
- Bien sûr.
- Alors pourquoi l'écoutons-nous encore ?
- Sa musique avait une valeur à son époque. Elle a une autre valeur maintenant."

Et comme pour prouver qu'il était un homme de son époque, Raymond Leppard a composé de la musique de film, dont Sa Majesté des Mouches (1963, l'adaptation par Peter Brook du livre de William Golding) et Alfred le Grand, vainqueur des Vikings (1969). Il a également participé à l'arrangement et l'orchestration de L'hôtel New Hampshire (1984, film de Tony Richardson avec Rob Lowe et Jodie Foster).

Son travail de compositeur n'est pas loin de ses efforts de reconstitution du répertoire ancien : il a amené au public d'aujourd'hui une nouvelle "valeur" à La Calisto et L'Ormindo de Francesco Cavalli. Ses versions étaient sans concessions, avec un matériau pour cordes luxuriant et un orchestre raisonnablement conséquent. Son travail, selon lui, était de trouver "une trace de vie" dans cette musique. Il part s'installer aux Etats-Unis en 1976, il laisse derrière lui une Angleterre qui l'agace sur les questions de l'authenticité dans la pratique de la musique ancienne.

Lorsqu'on lui propose le poste de directeur musical du l'orchestre d'Indianapolis, qu'il occupera de 1987 à 2001, sa première réaction est de dire non (en 1982) : l'orchestre n'était pas assez bon. Et puis il est séduit par l'enthousiasme des musiciens, leur capacité à travailler dur, les finances saines de l'orchestre, et puis aussi : le caractère "modéré" de ces Américains du Midwest. Sous sa direction, le niveau de l'orchestre est monté : il a su produire avec eux une pâte sonore ample et robuste à la fois, et il existe fort heureusement des disques pour le prouver.

Discographie sélective

MOZART, Concertos n°9 et n°25 pour pianos, Pascal Rogé (piano), Orchestre Symphonique d'Indianapolis (ONYX, 2006)

BACH, Concertos Brandebourgeois, English Chamber Orchestra (PHILIPS, 1974)

"Dame Janet Baker, enregistrements Philips & Decca, 1961-1979" (PHILIPS "Original Masters")

MONTEVERDI, Le Couronnement de Poppée, Janet Baker (Popée), Chorus and Orchestra of Sadler's Wells Opera, enr. 1971 (CHANDOS)

"Ouvertures du XVIIIe siècle", New Philharmonia Orchestra, enr. 1968-1969 (PHILIPS, 1995)

HAENDEL, Samson, Jon Vickers (Samson), Joan Carlyle (Dalila), Joan Sutherland (servante de Dalila) (ANDROMEDA)

PURCELL, Didon et Enée, Jessye Norman (Didon), Thomas Allen (Enée), English Chamber Orchestra, enr. 1985 (PHILIPS)