Qu’est-ce que la danse baroque ?

Bien plus qu’une danse, justement ! Au 17ème siècle, c’est tout un art de vivre. La Belle Danse - que l’on appelle aujourd’hui baroque - rythme la vie sociale et politique.

Qu’est-ce que la danse baroque ?
La danseuse Maya Plisetskaya. Vogue. 1964., © Getty / Cecil Beaton/Condé Nast

Quand on pense ‘danse baroque’, on visualise le plus souvent de grandes perruques et des costumes à froufrous, des ronds de jambes et de gracieux entrechats. Il y a une part de vrai dans cette représentation, bien sûr : car lorsque se développe la Belle Danse au XVIIe siècle, ce sont les nobles et gentilshommes qui l’exécutent dans leurs plus beaux apparats. 

Sous le règne de Louis XIV, la danse baroque n’est pourtant pas uniquement un divertissement, un simple passe-temps. Au contraire, elle est un art majeur, un enjeu social et politique. 

Et que dansent les grands de ce monde ! 

Au XVIIe siècle, en France, la danse fait partie intégrante de l’éducation d’un gentilhomme. Les nobles apprennent à lire, à écrire, à manier les armes et... à danser ! Car les bals rythment la vie sociale d’alors. 

Un jeune souverain (et pas des moindres) se prend de passion pour les arts chorégraphiques et s’y consacre plusieurs heures par jour : c’est Louis XIV, futur Roi Soleil. Dès son plus jeune âge, il bénéficie de l’enseignement des plus grands maîtres (le fameux Pierre Beauchamps, par exemple) et à 12 ans, Louis XIV se produit pour la première fois en public dans le Ballet de Cassandre

En 1653, l’année de son quinzième anniversaire, le monarque incarne le dieu Apollon dans le Ballet royal de la nuit, spectacle au cours duquel il fait par ailleurs la connaissance de son futur compositeur attitré, Jean-Baptiste Lully. Vêtu d’un costume doré et scintillant, Louis XIV apparaît sur scène tel un soleil, une apparition divine ; et sa prestation fait grand effet sur la cour. 

Le roi Louis XIV dans son costume de Soleil pour le Ballet de la Nuit, en 1653.
Le roi Louis XIV dans son costume de Soleil pour le Ballet de la Nuit, en 1653. , © Getty / .

Puisque le roi est un danseur enthousiaste et passionné, il doit en être de même pour tous les membres de sa cour. Les arts chorégraphiques n’ont ainsi jamais eu autant d’importance que sous le règne de Louis XIV. Hommes et femmes de haut rang se retrouvent au bal où se succèdent les danses : courante, sarabande, menuet, chaconne... Il faut toutes les maîtriser et une erreur de pas nuit gravement à la réputation. 

Louis XIV occupe désormais toute la place sur scène, et ce ne sont plus quelques gracieux courtisans qui l’accompagnent mais les meilleurs danseurs et les meilleurs interprètes qui soient à la cour. Si le roi fonde l’Académie royale de danse en 1661, c’est donc par souci d’exigence, de rayonnement et de perfection.

A quoi ça ressemble ? 

Instrument politique, temps fort de la vie sociale… Mais à quoi ressemble finalement la danse baroque ? A quoi reconnaît-on ses pas ? « Cette danse part du principe que si on sait marcher, on sait danser, explique la chorégraphe Béatrice Massin, qui a notamment travaillé avec le réalisateur Gérard Corbiau pour le film Le Roi Danse (2000). Tout se construit à partir d’éléments très simples car les danses de bal doivent être accessibles à tous, personne n’est professionnel à ce moment-là. »

« Le corps baroque est un corps rond, qui sait profiter de l’espace, poursuit la chorégraphe. Qui prend plaisir au volume et en même temps avec une façon de s’élever. Sur chaque temps fort, par exemple, le corps s’élève. »

« Il y a une façon particulière d’utiliser les bras puisque les épaules ne sont pas libres dans les costumes de cour. » En danse baroque, les ports de bras restent ainsi orientés vers le bassin et le bas du corps, tandis que le buste tend, lui, vers le haut, comme pour affirmer grandeur et aisance. Côté pas, on retrouve les prémisses de la danse classique avec les entrechats, les chassés, les pas de bourrée… Autant de variantes qui se sont construites à partir de la marche. 

Le Roi quitte la scène 

1670 est une année charnière dans l’histoire de la danse française. Après avoir habitué sa cour à des représentations régulières, Louis XIV  quitte subitement la scène, choisit de ne plus jamais danser en public. Et c’est pour la comédie-ballet Les Amants magnifiques  - créée par le fameux duo Molière/Lully - qu’il revêt pour la toute dernière fois son costume d’Apollon. 

Pourquoi cette décision ? Plusieurs théories ont été élaborées par les chercheurs et historiens… A 30 ans passés, Louis XIV pourrait avoir estimé qu’il n’était plus à la hauteur, qu’il ne pouvait plus effectuer ses pas avec la même dextérité. Selon une autre hypothèse, le Roi Soleil aurait ainsi voulu se distancier du peuple : tout un chacun ne doit pas avoir la possibilité de le voir. Il est tel un dieu, et le rencontrer est un privilège.

Le souverain ne se détourne pas pour autant des arts : jusqu’à la fin de son règne, il encourage et favorise la création artistique française. Mais puisque la scène est délaissée par le roi et les nobles, la place se libère ainsi pour d’autres... Peu à peu, musiciens et danseurs vont ainsi se professionnaliser, se spécialiser, et l’Académie royale de danse donnera plus tard naissance au Ballet de l’Opéra national de Paris. 

Fouilles et recherches

Mais comment a-t-on pu retracer toute cette histoire ? Reconstituer l’art chorégraphique du XVII siècle ? « Puisque la danse a eu ce rôle politique essentiel, on connaît beaucoup de choses à son sujet, répond notre spécialiste, Béatrice Massin. Mais il y a aussi une notation qui a été longtemps oubliée, une première notation du mouvement qui apparaît en 1700, qu’on appelle la notation Feuillet-Beauchamps. »

« On a pu retrouver près de 300 chorégraphies grâce à ce système de notation, poursuit la chorégraphe. Mais cela ne suffit pas pour comprendre cette danse, c’est aussi tout un contexte qu’on essaye de se réapproprier. On se nourrit de traités, de peinture, de sculpture, et de musique naturellement...»

Et aujourd’hui ? 

Ce n’est pas parce que la danse baroque appartient à l’histoire, prend racine dans le passé, qu’elle n’en est pas pour autant un spectacle vivant. Béatrice Massin s’applique ainsi à créer des liens entre chorégraphies d’hier et d’aujourd’hui, esthétismes baroques et contemporains : « Avec ma compagnie Fêtes Galantes, nous effectuons un travail de création. Nous partons d’éléments baroques, ou de musique baroque, et nous essayons de voir quels sont les parallèles entre les principes anatomiques de cette danse et nos pratiques contemporaines. »

Aujourd’hui, certains amateurs et professionnels se plaisent à reconstituer les bals d’antan, à danser le menuet ou la chaconne selon la tradition. La danse classique, elle, témoigne par ailleurs de l’héritage des grands chorégraphes du XVIIe siècle, tels que Pierre Beauchamps qui a théorisé les fameuses cinq positions. Mais toute une autre part du mouvement baroque s’efforce aussi de réactualiser l’art baroque, de se le réapproprier, et selon Béatrice Massin, « il y a encore un immense travail à faire pour dépoussiérer cette danse »