Musique et escrime

Musique et escrime sont deux disciplines a priori sans rapport. L’une procure divertissement et plaisir auditif tandis que l’autre se rapporte à une activité guerrière. Quels points communs les lient donc ?

Musique et escrime
Conservatoire national de musique, classe d'escrime de M. Merignac, 1929-1930, photo de L. Roosen. , © Gallica

L’escrime et la musique semblent avoir été de tout temps en interaction. Si tambours et trompettes apportent du baume au cœur des guerriers sur le champ de bataille, nombreux sont les compositeurs à s’inspirer du tumulte des combats dans leurs œuvres, comme par exemple Clément Janequin (v. 1485-1558) dans sa célèbre chanson La Guerre.

Batailles en musique

On trouve une autre bataille célèbre chez Claudio Monteverdi, dans son madrigal Il combattimento di Tancredi e Clorinda (Le Combat de Tancrède et Clorinde, VIIIe livre de madrigaux, 1638). Cette œuvre d’une vingtaine de minutes dépeint le combat tragique qui oppose le chevalier en croisade Tancrède à Clorinde, une musulmane dont il est amoureux. Malheureusement, les deux amants, vêtus chacun d’une armure, ne se reconnaissent qu’à l’issue fatale du duel. Dans cet opéra miniature, le choc des lames des épées est figuré par une intense agitation de l’orchestre (notes brèves et répétées, gammes rapides, rythmes pointés).

Si le combat à l’épée n’est qu’un des composants du tableau musical de Monteverdi, il devient sujet principal chez Johann Heinrich Schmeltzer (v. 1623-1680), dans sa pièce intitulée Die Fechtschule (L’Ecole d’escrime, v. 1665-1670). Les mouvements des escrimeurs y sont représentés, dans la partie centrale, par le premier violon, soutenu par le dynamisme des autres parties instrumentales. Avec un père soldat dans l’armée de l’empereur d’Autriche, rien d’étonnant à ce que Schmeltzer s’inspire d’une thématique aussi guerrière.

Art musical, art de l’escrime, art de la danse : un pour tous, tous pour un !

Au-delà de l’intérêt musical que l’art de l’escrime a pu susciter chez les compositeurs, celui-ci est depuis longtemps lié à l’art de la musique et à celui de la danse. En effet, danse et escrime requièrent toutes deux une grande maîtrise corporelle et font, pendant longtemps, partie de l’éducation d’un gentilhomme, tout comme la musique. Certains des traités qui fleurissent à partir du XVIe siècle mêlent même les trois disciplines.

C’est le cas, par exemple, de l’Orchésographie de Thoinot Arbeau (1520-1595), paru en 1588. Contenant des descriptions très détaillées de nombreuses danses ainsi que les partitions des musiques qui les accompagnent, ce recueil est aujourd’hui l’une des principales sources pour les amateurs de danses de la Renaissance. Cependant, il en est une, contenue à la fin de l’ouvrage, dont on fait peu de cas. Intitulée « Les Bouffons », elle ne manque pourtant pas d’intérêt. Les danseurs y sont costumés en guerriers et simulent un combat à l’épée, sur le modèle des pyrrhiques, ces danses martiales de la Grèce antique.

Thoinot Arbeau, Orchésographie, 1589.
Thoinot Arbeau, Orchésographie, 1589. , © Gallica

Parades militaires

Que dire des parades militaires, sinon qu’elles sont de véritables chorégraphies ? Accompagnées de fifres et de tambours, elles sont orchestrées comme des ballets.

Il en va de même pour les combats à la barrière. Ces démonstrations particulièrement spectaculaires mettent en scène des chevaliers qui s’affrontent avec des lances au-dessus d’une barrière. Pour rejoindre ladite barrière, les guerriers doivent s’avancer avec gravité et en cadence, faisant face à l’adversaire dans une attitude de nonchalance étudiée. Le but de ces exercices chevaleresques est de montrer la grâce des participants tout en divertissant le noble public qui y assiste. Il ne s’agit donc pas de véritables combats mais bien de chorégraphies qui sont préparées, répétées et dont l’issue est connue d’avance.

Jacques Callot, Le combat à la barrière, gravure, 1627.
Jacques Callot, Le combat à la barrière, gravure, 1627. , © Gallica

Portraits de musiciens-bretteurs

« Je ne cultive guère l’Eloquence ni ne fais profession de Musique, bien que j’aime grandement l’Esprit et chérisse l’Harmonie. Ma carrière ayant été vouée aux Armes, comme le fut mon Education, c’est vers la Musique que s’est tournée la seule part féminine de moi-même […] ».

Ces mots sont écrits par Tobias Hume (v. 1569-1645) dans la préface de son recueil First Part of Ayres (1605). Musicien peu connu, Hume est avant tout soldat. A ses heures de repos, il se consacre à sa passion : la viole de gambe, pour laquelle il compose de nombreuses pièces rassemblées en deux livres et qui constituent l’ensemble de son œuvre. Parmi elles, « A Souldiers Resolution », clin d’œil à la double casquette de son auteur, présente une multitude d’effets figuratifs imitant la marche militaire, le tambour ou encore les trompettes.

Les hommes n’ont pas l’exclusivité du maniement des armes. On trouve également de fines lames chez les représentantes du beau sexe, à l’instar de Julie de Maupin (1670/73-1707). Cantatrice à l’opéra et bretteuse hors pair, elle mène une vie digne des plus grands films d’aventure : femme aux mœurs très libres, elle est condamnée à être brûlée, obtient la grâce de Louis XIV, se travesti en homme, provoque en duel ceux qui lui déplaisent et fonde même un hospice ! Sa vie romanesque inspirera plusieurs auteurs parmi lesquels Théophile Gautier, dont le roman Mademoiselle de Maupin, paru en 1835, lancera la vogue des romans de cape et d’épée.

Mademoiselle Maupain dansant à l'Opéra, Paris, Mariette, XVIIe siècle.
Mademoiselle Maupain dansant à l'Opéra, Paris, Mariette, XVIIe siècle. , © Gallica

La carrière du Chevalier de Saint George (1745-1799) mérite elle aussi sa place dans les annales. Fils d’un colon et d’une esclave noire, Joseph Bologne de Saint-George fait ses classes auprès du maître d’armes Nicolas Texier de la Boëssière. A 19 ans, il est fait chevalier et affronte les escrimeurs les plus renommés de son temps. De sa formation musicale, on ne sait rien. Il manie cependant l’archet aussi bien que l’épée et les parties de solo qu’il compose pour ses concertos pour violon exigent une grande virtuosité. Il doit également être bon chef d’orchestre puisqu’il se retrouve, en 1773, à la tête du Concert des amateurs, l’un des plus prestigieux ensembles musicaux de son époque.

Le chevalier de Saint-George, Mather Brown, n. d.
Le chevalier de Saint-George, Mather Brown, n. d. , © Gallica

Joute musicale

Le duel, affrontement qui vise à réparer un tort, peut aussi être une forme de spectacle ayant pour but de divertir les nobles spectateurs d’une cour.

Certains musiciens s’en tiennent à sa première définition et risquent leur vie pour régler des différents qui reposent sur des broutilles. Georges Friedrich Haendel (1685-1759), à en croire la légende, manque de se faire tuer par son ami Johann Mattheson (1681-1764) à qui il aurait refusé de céder sa place au clavecin lors d’une représentation d’un opéra.

D’autres, au contraire, retiennent plutôt l’aspect divertissant du duel et s’affrontent lors de joutes musicales, afin de déterminer lequel est le plus habile virtuose ou improvisateur. C’est ainsi que s’opposent, en 1728, les violonistes Jean-Marie Leclair, dont on dit qu’il improvise comme un ange, et Pietro Locatelli, réputé pour jouer comme le diable.

Pour aller plus loin

  • Thoinot Arbeau, Orchésographie, Langres, 1588.
  • Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, Paris, La Bourdonnaye, 1835.
  • Pierre Lacaze, En garde. Du duel à l’escrime, Paris, Découvertes Gallimard, 1991.
  • Claude Ribbe, Le Chevalier de Saint-George, Paris, Perrin, 2004.
  • Sydney Anglo, L’Escrime, la danse et l’art de la guerre. Le livre et la représentation du mouvement, Paris, BNF, 2011.

Chloë Richard-Desoubeaux