Le “Ballet royal de la nuit” : Sébastien Daucé dans les pas du jeune Louis XIV

Dans une astucieuse association de pièces du XVIIe siècle, Sébastien Daucé ressuscite avec l’ensemble Correspondances le “Ballet royal de la Nuit”, ballet emblématique du Louis XIV danseur. Entretien.

Le “Ballet royal de la nuit” : Sébastien Daucé dans les pas du jeune Louis XIV
Louis XIV en soleil dans le Ballet de la Nuit

En réunissant quelques pièces du Ballet royal de la Nuit, accompagnées d’extraits de l’Orfeo de Rossi et de l’Ercole Amante de Cavalli, Sébastien Daucé et son ensemble Correspondances dressent un panorama musical de la France à l’aube du règne de Louis XIV. Nous avons rencontré le chef à l’occasion de son concert au Festival de la Chaise-Dieu. Retour sur le contexte historique, et entretien.

“Le Soleil qui me suit, c’est le jeune Louis”

1653 : après cinq années de “Fronde”, le principal ministre Mazarin et la régente Anne d’Autriche imposent leur régence sur le roi face à une aristocratie et des parlements contestataires, qui voyaient dans la mort de Louis XIII en 1648 et la minorité du jeune Louis XIV (alors âgé de cinq ans), une occasion d’accroître leur pouvoir.

En octobre 1652, Louis XIV fait une entrée triomphale dans Paris. La situation est en grande partie apaisée, mais la noblesse est divisée : parmi les cousins séditieux du roi, le Prince de Condé a été banni du royaume et son frère le Prince de Conti ne baisse les armes qu’en juillet 1653…Mais la situation est néanmoins suffisamment satisfaisante pour que Mazarin puisse entrer à Paris, et organiser les festivités qui s’imposent.

Le Ballet royal de la Nuit est né, le 23 février 1653, de cette volonté unificatrice. Le royaume de France - à commencer par sa noblesse - a besoin d’un signe fort : le ballet aux dizaines d'entrées, ponctuées des danses du roi et de son frère, doit marquer les esprits. La dernière entrée, surtout, se veut hautement symbolique : Louis XIV y figure le soleil levant, dont les paroles sont particulièrement lourdes de sens :

Sur la cime des monts commençant d'éclairer
Je commence déjà de me faire admirer,
Et ne suis guère avant dans ma vaste carrière,
Je viens rendre aux objets la forme, & la couleur,
Et qui ne voudrait pas avouer ma lumière
Sentira ma chaleur.

Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux
Qui traînent la splendeur & l'éclat après eux,
Une divine main m'en a remis les rênes,
Une grande Déesse a soutenu mes droits,
Nous avons même gloire, elle est l'Astre des Reines
Je suis l'Astre des Rois.

En montant sur mon Char j'ai pris soin d'écarter
Beaucoup de Phaëtons qui voulaient y monter,
Dans ce hardi dessein leur ambition tremble,
Chacun d'eux reconnaît qu'il en faut trébucher,
Et qu'on verse toujours si l'on n'est tout ensemble
Le Maître, & le Cocher.”

Nul ne sait encore que ce jeune monarque ainsi mis en scène restera dans les mémoires sous le surnom le “Roi Soleil”. Jusqu’à sa mort en 1661, Mazarin n’aura de cesse de parfaire l’éducation du monarque, d’écarter les derniers “Phaëtons”, et de le préparer à assumer seul le pouvoir. Une époque musicalement partagée entre la France et l’Italie, que rassemble justement le programme de Sébastien Daucé. D’un côté, l’influence italienne avec l’Orfeo de Rossi (présenté à Paris en 1647) et l’Ercole Amante de Cavalli (commandé en 1659 pour le mariage de Louis XIV), de l’autre, les compositeurs français : Jean de Cambefort, Jean-Baptiste Boësset, Michel Lambert et Louis de Mollier.

Un nom manque à l’appel, et fut pourtant le trait d’union entre les deux pays : Giovanni Battista Lulli danse avec le roi pendant le Ballet de la Nuit, et peut-être a-t-il porté la main sur sa partition. Comme le jeune monarque, il n’est, en 1653, qu’à l’aube de son règne. Ils attendent l’envol, et lorsque Louis XIV choisit en 1661 de gouverner “seul” (c’est à dire sans principal ministre), le jeune compositeur devient Jean-Baptiste Lully.

Tout le monde connaît cette oeuvre par l’image de Louis XIV en Soleil”

daucé ATTENTION pas en 380
daucé ATTENTION pas en 380

Après s’être concentré sur la musique sacrée du XVIIe siècle (Moulinié, de Lalande), Sébastien Daucé offre un ballet sous forme de feu d’artifice. Entretien.

Comment vous est venue l’idée de ce programme ?

Je suis tombé par hasard sur le premier air chanté du ballet au cours de mes recherches générales sur la musique de cette période qui m’intéresse vraiment, à savoir la première partie du XVIIe siècle français, partie la moins connue. Côté musique sacrée, on a déjà beaucoup travaillé sur Boësset, Moulinié … des compositeurs dont la renommée n’est pas au niveau de leur talent, et puis un jour je suis tombé sur cet air de Jean de Cambefort, dont la musique m’a semblée vraiment splendide. Dans cette copie, postérieure de 50 ans au Ballet, je suis tombé sur la musique orchestrale, dans laquelle on ne trouve que le premier violon. Raison pour laquelle je me suis lancé dans la réécriture complète du ballet.

Votre Ballet de la nuit est donc le fruit d’une réécriture ?

Oui, car je n’avais que le premier violon. Il fallait réécrire la basse, et les parties d’orchestre ensuite. Il y a 78 entrées dans le Ballet original, et nous en avons enregistré un peu plus de 50. En version de concert, comme ce soir à la Chaise-Dieu, nous en jouons la moitié, en les faisant dialoguer d’abord ce pour quoi elles étaient écrites au départ, à savoir les grands récits français.

Quels sont vos ajouts au ballet ?

En plus de ces grands récits chantés, j’ai ajouté des intermèdes d’opéras italiens, mais dans une organisation opposée à ce qui se faisait à l’époque, puisque Mazarin faisait placer des intermèdes de ballets français entre les actes d’opéras italiens. Ces oeuvres (Ercole Amante de Cavalli et l’Orfeo de Rossi ) sont liées historiquement au Ballet de la Nuit : elles sont contemporaines de celui-ci et toutes commandées par Mazarin pour Paris et la salle du Petit Bourbon.

J’ai sélectionné dans ces opéras assez longs les meilleurs passages, mais aussi ceux dont les personnages sont en résonance avec ceux du Ballet : Venus chante en français, ouvre la seconde veille, celle des plaisirs et des divertissements, puis on la retrouve dans la troisième veille, où elle chante en italien et participe à une intrigue autour d’Hercule contre Junon. Je me suis débrouillé pour que le synopsis d’Isaac de Bansérande, librettiste du ballet, ne soit jamais contrarié.

Vous êtes le premier à vous attaquer à ce projet, pourtant demeuré célèbre pour les scènes de danse de Louis XIV…

Le ballet royal est l’événement de l’année. Celui de la nuit ne devait être joué qu’un seul soir, et l’a finalement été sept fois tellement le succès fut colossal : c’est une des premières fois qu’un ballet est repris aussi souvent. Les fragments qui ont déjà été interprétés sont ceux réécrits par Reinhard Goebel pour le film Le Roi Danse. Tout le monde connaît cette oeuvre par l’image de Louis XIV en Soleil, qui vient de ce ballet.

Je pense que l’absence d'interprétation vient de la frustration énorme face à cette parition incomplète, qui n’a que son Air. C’est notre chance à nous, de nous dire qu’en 2015 on peut encore tomber sur une oeuvre vierge, de première importance musicale, esthétique et historique.

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