D'Orphée à Elektra, petite histoire de la passion en musique

L’expression des passions est l’enjeu même de la musique, quels que soient les moments et les vocables. Tout créateur espérera avec Beethoven, à propos de sa Missa solemnis : « Venue du cœur, puisse-t-elle trouver le chemin des cœurs. ». Par Brigitte François-Sappey, musicologue et conférencière à la Folle journée.

D'Orphée à Elektra, petite histoire de la passion en musique
Louis-Bouquet – La mort d’Orphée -1925 -1939

De l’âge Baroque aux temps romantiques...

Vers 1600, Monteverdi et ses contemporains forgent une nouvelle Ars humana, plus désordonnée et émotionnelle, au plus près des passions de l’âme. Significativement, Descartes entame son parcours avec un Compendium musicae, abrégé scientifique, pour se diriger versLes Passions de l'âme (1649). L’année suivante, le père Kircher propose une formulation de la Musica pathetica« qui met en mouvement, en vertu des différentes harmonies et tonalités, les diverses affections et les troubles de l'âme, tels que la joie, la peine, le courage et la résolution, le chagrin, la peur, l'espoir, la colère, la compassion, et qui peut même faire verser des larmes ».

Orphée est le symbole de la quête humaniste. Ce fils d’Apollon produit des miracles par son chant mélodieux, accompagné sur la lira orfica. Tous les Italiens composent des favola d’Orfeo, également les Français Charpentier, Campra, Rameau. Quant à Purcell, il est l’Orpheus Britannicus.

Dans son Orfeo (1607), Monteverdi proclame avec orgueil : « Io la Musica son / Je suis la musique ». Mais attention, l’aède civilisateur sera puni car « Orphée a vaincu les Enfers et puis il a été vaincu par sa passion. »

Exemples instrumentaux, remarquables de rhétorique sonore, abondent : les Sonates du Rosaire de Marie de Biber et les Sonates bibliques de Kuhnau, telle celle du roi Saül en proie à la noire mélancolie. Il retrouve la paix de l’âme grâce à la musique que David égrène sur sa harpe. Bach et Haendel seront les maîtres de l’éloquence musicale.

► Concert Folle Journée de Nantes : JCF & JS Bach par le Concerto Köln ► Concert Folle Journée de Nantes : JS Bach par l'Akademie für Alte Musik Berlin

A la naissance du sentiment, de la passion individuelle...

Essentiellement avec la percée du « je », du chant soliste en monodie accompagnée des instruments, la passion s'individualise. Dès 1600, Caccinirevendique dans Lenuove musiche« l'intelligence de l'idée des paroles, l'emploi de notes expressives et une interprétation pleine de sentiments ». Compositeurs et auditoires peuvent dorénavant ressentir les affetti d’un héros.

► Concert Folle Journée de Nantes : Songes d'une nuit Vénitienne, par l'ensemble Cappella Mediterranea

La fin du XVIIIe siècle a œuvré au passage d’une esthétique de l’imitationà une esthétique de l’expression (Rousseau), reconnaissant peu à peu à la musique instrumentale son autonomie.

Selon Chabanon : « La peinture des effets soumis à nos sens s’appelle imitation la peinture de nos sentiments s’appelle expression. » Quelques années plus tard, la Symphonie « pastorale » de Beethoven se voudra « plutôt expression du sentiment que peinture ».

► Concert Folle Journée de Nantes : Trio "Les Esprits" de Beethoven par le Trio Les Esprits

Les romantiques privilégient les sentiments du cœur, sans renier les passions de l’âme.

Beethoven accepte l’appellation de Sonate«appassionata », Chateaubriandévoque la « vague des passions », Berlioz entame sa Symphonie fantastique sur « Rêveries et passions ».

► Concert Folle Journée de Nantes : La Symphonie fantastique de Berlioz par l'Orchestre national des Pays de la Loire

Inspiration faite musicien, Schubert passe du moment musical aux « célestes longueurs ». Incarnation des humeurs changeantes (Humoresque ), Schumann en appelle à un « nouvel âge poétique ». Les vingt portraits de son Carnaval proposent une subtile palette de sentiments : « Florestan » et « Chiarina » se jouent Passionato, « Estrella » s’exprime Con affetto la Fantaisie en do est « À jouer d'un bout à l'autre d'une manière fantasque et passionnée » le Concerto en la mineur inclut un Affetuoso.

Ce qui n’infirme pas, au contraire, l’appréciation de Rossini, le dernier compositeur belcantiste, sur l’idéalité de la musique : « La musique est un art sublime, justement parce que, n’ayant pas les moyens d’imiter le vrai, elle s’élève au-delà de la nature commune dans un monde idéal et, par son harmonie céleste, ébranle les passions terrestres. La musique est un art idéal et non un art d’imitation. »

...jusqu'à l'expressionnisme du XXe siècle

En s’exacerbant (poèmes symphoniques de Liszt, drames lyriques de Wagner), les sentiments passionnels se muent en expressionnisme. L’expressionnisme s’incarne à l’opéra dans le « cri » de la Frau d’Erwartung de Schoenberg. Entre symbolisme et violent expressionnisme, Salome et Elektra de Richard Strauss témoignent du malaise de la société d'avant-guerre patientes putatives du docteur Freud, les deux héroïnes, la biblique et la grecque, sont des vierges hystériques. Certaines héroïnes de Puccini (Tosca ) ne sont guère plus contrôlées, d’autres (Butterfly, Liù ) témoignent de la poignante compassion du compositeur. Compassion sociale magnifiée par Janacek dans Jenufa ou Katia Kabanova.

par Brigitte François-Sappey
Docteur es lettres, professeur honoraire d’Histoire de la Musique et de Culture musicale au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et d’Art et civilisation au CNSM de Lyon, Brigitte François-Sappey est notamment l’auteur d’ouvrages sur Robert Schumann, Clara Schumann, Felix Mendelssohn, sur le romantisme allemand et sur le postromantisme germanique aux éditions Fayard.

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