Concerts d'Automne à Tours, un nouveau festival pour célébrer les musiques anciennes

Avec Concerts d'Automne, Tours compte affirmer sa place de capitale des musiques anciennes. La cité tourangelle regorge des talents et de richesse :4 ensembles spécialisés, le Centre d'études supérieures de la Renaissance, ainsi qu'un département de recherche à l'université François Rabelais.

Concerts d'Automne à Tours, un nouveau festival pour célébrer les musiques anciennes
Répétitions de Folias de Cuba sur la scène de l'Opéra de Tours, un spectacle de Doulce Mémoire mêlant la danse flamenco aux musiques espagnoles des XVe et XVIe siècles, © Radio France / Victor Tribot Laspière

C'est l'une des premières questions que l'on est en droit de se poser lorsqu'on découvre - ou redécouvre - la richesse de la ville de Tours en matière de musiques anciennes. Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour voir apparaître un festival qui célèbre cette spécificité tourangelle ? Voilà plus de quarante ans que Tours est devenue une place incontournable de la redécouverte des musiques Renaissance et baroque. Le travail avait été initié par deux musicologues : Jean-Michel Vaccaro et Jean-Pierre Ouvrard. Ce sont eux qui ont permis la redécouverte de chefs-d'oeuvre des XVe et XVIe siècles.

Depuis, de nombreux acteurs poursuivent ce travail que ce soit dans la recherche musicologique ou dans l'interprétation. C'est à Tours que se trouve le Centre d'études supérieures de la Renaissance, une structure associée au Centre de musique baroque de Versailles, l'Université François-Rabelais compte également un master de recherche très pointu dans le domaine et le CRR de Tours possède un dynamique département de musiques anciennes. C'est également à Tours que sont implantés quatre des ensembles spécialisés les plus renommés dans le monde. Diabolus in Musica dirigé par Antoine Guerber, Doulce Mémoire dirigé par Denis Raisin Dadre, l'Ensemble Jacques Moderne dirigé par Joël Suhubiette ou encore Consonnance dirigé par François Bazola. On pourrait aussi citer PhilidOr qui vient malheureusement de mettre la clé sous la porte après 20 ans d'existence.

Cette concentration d'ensembles spécialisés dans une ville de cette taille est un fait unique en Europe. Et c'est justement pourquoi, ces quatre structures sont placées au coeur de ce nouveau festival Concerts d'Automne . Denis Raisin Dadre et son ensemble Doulce Mémoire ont eu l'honneur de présenter leur spectacle Folias de Cuba, mariant danse flamenco et musiques espagnoles des XVIe et XVIIe siècles. Depuis 19 ans qu'il est installé à Tours, le flûtiste se demande pourquoi rien n'a été envisagé au niveau des responsables politiques. "A chaque fois que je les croisais, je leur rappelais qu'ils avaient de l'or dans leurs mains et qu'ils n'en faisaient rien. A Tours, il y a une conjonction incroyable de compétences et d’implantations dans un territoire très visité par le tourisme. Il faut rappeler évidemment la présence de la Cour aux XVe et XVIe siècles, celle d'Ockeghem, un compositeur important installé à Tours, le fait que c'est une ville magnifique, etc. Et malgré tout cela, rien ne s’est fait jusqu’à présent. Enfin, ce festival arrive à point nommé ".

Réécoutez Denis Raisin Dadre, invité de la Matinale de Clément Rochefort, samedi 3 octobre

Mais Denis Raisin Dadre insiste pour dire que ce festival ne résoud pas tous les problèmes. Et notamment, le problème prioritaire pour ces ensembles, l'absence de lieux pour travailler mis à la disposition par la Ville. "Nous n'avons pas un mètre carré pour répéter ! Nous travaillons dans nos cuisines ou dans mon salon. Nous passons notre temps à chercher des lieux. Cela nous demande beaucoup de temps et nous coûte de l’argent parce qu’il faut parfois s’éloigner de Tours, payer les chambres d’hôtels, le restaurant, etc. Les responsables politiques admettent tout à fait que les sportifs ont besoin de lieux pour s’entraîner, ils l’ont aussi intégré pour la danse, et le théâtre mais pas pour les musiciens. Je crois que ces gens pensent que nous ne travaillons pas en dehors des concerts ".

Denis Raisin Dadre (au centre) entouré de son ensemble Doulce Mémoire sur la scène de l'Opéra de Tours pour les Concerts d'Automne
Denis Raisin Dadre (au centre) entouré de son ensemble Doulce Mémoire sur la scène de l'Opéra de Tours pour les Concerts d'Automne, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Les différents musiciens engagés dans le festival Concerts d'Automne ne peuvent s'empêcher de rappeler le fiasco qu'avait été le projet d'une Cité des musiques anciennes, la Cimac. Un projet qui offrait enfin un outil de travail précieux pour les musiciens, un lieu pour répéter et se produire. Tout était prêt, l'architecte choisi, le permis de construire délivré mais l'ancienne majorité avait décidé d'abandonner, jugeant son coût de fonctionnement trop onéreux. 2 millions d'euros dépensés pour rien. Il a donc fallu un peu de temps pour que les esprits digèrent cet échec et se remettent au travail. Et c'est à Alessandro Di Profio, musicologue italien, ancien maître de conférence à la faculté de musique et musicologie de Tours, que l'ont doit cette mutualisation. "J'ai vécu et travaillé à Tours pendant 10 ans. J'ai donc côtoyé cette richesse en terme de musiques anciennes. L'idée d'un festival est donc née dans ma tête peu à peu. J'ai discuté avec différentes personnes et l'idée s'est de plus en plus imposée. En 2014, tout était réuni, aussi bien du côté institutionnel que du côté des artistes et des mécènes privés. Tous ont compris que notre mission première était de valoriser cette richesse, de redonner sa juste valeur à cette réalité".

Les responsables politiques ont surtout compris, enfin, la pertinence de mettre en valeur ce patrimoine en l'associant à l'autre richesse de Tours et de ses environs : le tourisme. Alessandro Di Profio précise qu'en Touraine "il y a un public national et international qui vient visiter la Vallée de la Loire pour ses châteaux, c'est l'une des principales destinations touristiques de France. C'est la raison pour laquelle le festival se déroule sur trois week-ends afin de correspondre à ce public mobile. Des visiteurs qui restent le temps d'un week-end pour visiter le Musée des Beaux-Arts, quelques châteaux et qui peuvent aller écouter un concert le soir à l'Opéra ".

Tous les ingrédients semblent donc réunis pour que les Concerts d'Automne s'inscrivent durablement dans le paysage Tourangeau. Denis Raisin Dadre s'en réjouit en rappelant l'importance de l'ancrage local des artistes. "Je crois que la grande chance des ensembles de musiques anciennes à Tours, c’est que les directeurs musicaux sont implantés dans la ville. C’est rare. Il y avait une époque où ils vivaient tous à Paris et se rendaient brièvement à Caen, Limoges, etc. pour des sessions périodiques de travail. Les trois autres directeurs musicaux et moi-même vivons à Tours. J’enseigne ici, je croise mon public dans la rue, on échange toujours un mot. J’aime cet ancrage local. C’était d’ailleurs ainsi dans les temps anciens : les musiciens étaient dans les villes, ils étaient des citoyens. J’aime cette idée d’être un musicien-citoyen ”.

La danse flamenco se marie à la musique espagnole des XVe et XVIe siècles, un spectacle de Doulce Mémoire dirigé par Denis Raisin Dadre
La danse flamenco se marie à la musique espagnole des XVe et XVIe siècles, un spectacle de Doulce Mémoire dirigé par Denis Raisin Dadre, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Il est surtout rassurant de voir qu'en 2016, il existe toujours des individus et des collectivités territoriales ayant la volonté de créer de nouveaux événements culturels. C'est ce que salue François Bazola, fondateur de l'ensemble Consonance et collaborateur de longue date des Arts Florissants. "Dans cette période où l'ambiance est plutôt à la disparition des festivals ou à la réduction de leurs moyens, il est stimulant d'assister à la création d'un nouveau rendez-vous. Et au premier chef parce que nous y sommes associés et que nous faisons partie de cette vie musicale tourangelle. C'est un événement qui peut nous porter et nous encourager. C'est porteur d'espoir dans une époque assez sombre. Bien que nous soyons habitués de fonctionner dans une économie raisonnée et très raisonnable, nous y voyons un très fort encouragement et un enthousiasme pour nous pousser à partager notre passion davantage ".

François Bazola dirigera d'ailleurs son ensemble Consonance ce dimanche 23 octobre dans les _Vêpres de la ViergedeMonteverdi._ Un concert déjà complet depuis 15 jours. "C'est très bon signe !" se réjouit-il. Les Concerts d'Automne se poursuivent à Tours jusqu'au 30 octobre, avec l'Ensemble Jacques Moderne qui proposera un Voyage au long de la Loire à partir de polyphonies de la Renaissance,Diabolus in Musicaproposera deux messes polyphoniques et des motets créés dans la grande chapelle du Palais des papes d'Avignon au XIVe siècle,La Venexiana présentera une rencontre entre Monteverdi et le jazz pleine de promesses ou encoreChristina Pluhar et son ensembleL'Arpeggiata qui proposeront Via Crucis, un programme mêlant des musiques savantes baroques ainsi que des pièces populaires corses ou italiennes.

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