10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Jean-Baptiste Lully

Arriviste, colérique… mais aussi génie de la musique, inventeur de la comédie-ballet et de l’opéra français, voici 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Jean-Baptiste Lully.

10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Jean-Baptiste Lully
Jean-Baptiste Lully

Il y a assez d’anecdotes dans la vie de Jean-Baptiste Lully pour faire un film, ce dont Gérard Corbiau ne s’est pas privé avec Le Roi danse (2000). Certaines de ces histoires ont nourri une légende noire de Lully, parfois exagérée… et parfois aussi sous-estimée. Né en Italie sous le nom de Giambattista Lulli, l’auteur d’Atys et d’Armide rayonna sur la musique française au point d’y laisser son empreinte plus d’un siècle après sa mort.

Il avait des origines modestes

On ne manquera pas de rappeler à Lully, pendant toute sa vie, ses origines. Il cumulait en effet deux tares aux yeux de l'aristocratie française : il était Italien et fils de meunier. Né à Florence en 1632, on ne sait très exactement comment il parvient à entrer dans les bagages du Duc de Guise, qui l’emmène en France pour que sa nièce, la Grande Mademoiselle, apprenne l’italien. On ne sait pas tellement plus comment il atterrit ensuite dans les cuisines, pour en remonter danseur et violoniste. Ce que l’on sait, c’est qu’il monte vite.

Ce qui est également certain, c’est que le compositeur oeuvre pour faire oublier ses origines. En 1661, Giambattista Lulli se fait naturaliser et devient Jean-Baptiste Lully. Côté origines sociales, c’est plus compliqué : il essaye bien une fois ou deux de servir du “Fils de Laurent de Lully, gentilhomme florentin”, mais peu de personnes tombent dans le panneau. Faute de naissance, Lully sera noble par ses fonctions, finissant - non sans mal - Secrétaire du Roi.

Bouffon et violoniste

En 1653, Lully, ou plutôt Lulli, entre à la cour et apparaît comme danseur dans le Ballet de la nuit, sur la partition duquel il griffonne quelques notes par-çi par-là. Il fait surtout la connaissance d’un jeune homme, bon danseur lui aussi, et promis à un avenir radieux : Louis “Dieudonné” de Bourbon, aka Louis XIV, roi de France et de Navarre.

Danseur, le jeune homme amuse le roi en bouffon comme en berger, et fait entendre ses talents au violon. Il accompagne aussi ses premières amours, et le fait danser dans le Ballet de l’Amour malade (1657) puis dans le Ballet d’Alcidiane (1658) en compagnie de Marie Mancini, dont le monarque était épris…

C’était un sacré arriviste...

Dès ses premiers instants au côté de Louis XIV, Lully comprend que son intérêt réside dans celui du monarque. Le roi veut rire ? Lully se fait bouffon. Le roi aime ? Lully lui offre des ballets amoureux. Le roi veut s’émanciper des références antiques, se faire représenter tel qu’il est et non en Apollon, sans faire appel au latin ? Lully lui offre la tragédie lyrique…

C’est ainsi que Lully obtient peu à peu le pouvoir qu’il souhaite et devient Surintendant de la musique du roi, quitte à écraser sur son passage les éventuels obstacles. En mars 1672, il rachète le privilège de l’opéra à un poète en faillite, Pierre Perrin, un monopole qui lui permet notamment de réimprimer toutes les comédies-ballets créées avec Molière sous son seul nom. Molière n’est pas le seul à en faire les frais : en dehors de Lully, nul ne peut monter d’opéra sous peine d’amende. Le compositeur Marc-Antoine Charpentier est bien placé pour le savoir, il dut attendre 1693 pour présenter, à 50 ans, son premier opéra, Médée.

et un redoutable homme d’affaire

En rachetant le privilège de l’opéra, Lully se retrouve seul compositeur à proposer ce genre, dont il assure la promotion par son talent . Mais encore faut-il savoir gérer son entreprise. Et Lully passe maître en la matière, il recrute acteurs, chanteurs, danseurs, musiciens, paie grassement ses collaborateurs les plus importants pour éviter que ceux-ci ne travaillent pour d’autres...

A sa mort, il est à la tête d’une fortune importante : plusieurs centaines de milliers de livres, dont une partie en or, pierreries, et argenterie (une livre de cette époque correspond à environ 15 euros). Mais en dehors de cet argent “sonnant et trébuchant”, il laisse surtout des revenus : ceux de l’Opéra, dont il a le monopole et qui rapportent 30 000 livres par an, de sa charge de conseiller du roi, ses fonctions musicales, et les revenus de sa musique imprimée…

Il a inventé (avec Molière) la comédie-ballet…

En 1664, Lully est déjà bien installé lorsqu’il commence sa collaboration avec Molière. Neuf comédies-ballets naissent de cette féconde union, dont Le Mariage forcé, L’Amour médecin, et bien sûr Le Bourgeois gentilhomme. Non seulement ces œuvres lient deux grands génies du XVIIe siècle, mais elles permettent également au compositeur d’insérer des airs chantés et dansés dans une trame narrative. Par ailleurs, Lully peut y déployer tous les styles vocaux, et y teste des récitatifs chantés, prémices de ses tragédies lyriques.

et l’opéra français !

La France du XVIIe siècle compte bon nombre de genres musicaux différents : ballet de cour, tragédie, pastorale, comédie, et quelques opéras italiens promus par le cardinal Mazarin. Mais Lully va plus loin, il propose une synthèse de ces styles dans un genre unique : la tragédie lyrique. Le premier de ces opéras français naît en 1673, c’est Cadmus et Hermione. Prolixe, le Florentin en compose un par an jusqu’à sa mort en 1987.

Puisant le meilleur dans chaque genre, Lully donne ses lettres de noblesse au récitatif, qui dépasse la simple déclamation chantée et trouble sa frontière avec l’aria, pour former un ensemble fluide. Le compositeur place également les scènes de ballets tant prisées, et utilise les rouages des grands spectacles aux machineries merveilleuses.

Il avait un sale caractère

Ceux qui l’adulent parlent de sa “force de caractère” et ceux qui le détestent évoquent un homme exécrable. Dans un cas comme dans l’autre, il semble que Lully n’était pas la douceur incarnée. Il y a d’abord cette anecdote, selon laquelle il aurait fait répondre à Louis XIV, qui l’attendait, « Le Roi est maître, il peut attendre tant qu’il lui plaira ». Peu de sujets peuvent se permettre ces paroles. Personne, même.

La Fontaine en fit aussi les frais : lorsque Lully vient le flatter pour lui demander le livret d’un opéra, et qu’il lui préfère finalement Quinault - qui lui donne alors Alceste - le poète lui répond par quelques vers bien sentis, Le Florentin, dans lequel il appelle le compositeur “Le Paillard”.

Il avait une sexualité assez … libérée

Eh oui, ça a son importance. En s’imposant - un peu de force, parfois - à la tête du monde musical français, Lully ne pouvait pas se faire que des amis, or le compositeur se fait vite connaître à la cour de Louis XIV pour son bon appétit sexuel, et notamment pour ses “moeurs italiennes” (c’est ainsi qu’on désignait, alors, l’homosexualité). Il n’en faut pas plus à ses ennemis pour colporter, souvent sous forme de chansons et de sonnets bien croustillants, les histoires du Sieur Lully en compagnie d’hommes comme de femmes. Un exemple, avec ces quelques vers d’une finesse à faire pâlir Racine :

Baptiste est fils d’une meunière
Il ne saurait nous le nier.
Il ne chevauche qu’en meunier,
Toujours sur le derrière.

Le premier règne de Louis XIV est celui des Plaisirs de l’île enchantée, dans lequel cette réputation ne fait pas plus de bruit que ça, d’autant que Lully est marié à Madeleine Lambert, fille du compositeur Michel Lambert, dont il a six enfants. C’est une autre histoire après l’arrivée de Madame de Maintenon auprès du roi… En 1685, la liaison entre un jeune page nommé Brunet et Lully parvient au roi. Le premier est envoyé chez les religieux, tandis que le second perd l’oreille du monarque, qui n’assistera à aucune représentations d’Armide (1686).

Il est mort assez bêtement

Non pas qu’il y ait des manières intelligentes de mourir, bien sûr, mais se transpercer le pied avec la canne qui lui sert à diriger la musique, et laisser le tout se gangrener, on ne peut pas dire que cela soit bien malin.

En pleine répétition du Te Deum qu’il préparait pour Louis XIV, Lully s’emporte contre ses musiciens (quand on vous dit que le monsieur est colérique...) et frappe son orteil un peu trop fort. Sa jambe s’infecte, mais il refuse qu’on la lui coupe. Le jugement est sans appel, la gangrène l’emporte le 22 mars 1687.

Il a marqué profondément la musique

Les œuvres de Jean-Baptiste Lully seront jouées sans discontinuer jusqu’en 1789, date à partir de laquelle certains révolutionnaires tatillons trouvent le compositeur un poil trop monarchiste. Pendant plus d’un siècle après sa mort, l’ombre de Lully plane sur la musique française, et rayonne dans toute l’Europe. Son Amadis de Gaule inspira Haendel, tandis que Gluck reprit son Armide.

Lully impose également sa marque grâce à son ouverture “à la française”, que l’on retrouvera à la fois chez les Français Campra et Rameau que chez Purcell (ouverture de Didon et Enée), Haendel, ou encore Jean-Sébastien Bach (Ouverture à la manière française). Son Air des trembleurs d’Isis, dans lequel l’orchestre mime les tremblements provoqués par le froid, sera repris aussi bien par Vivaldi dans les l’Hiver des Quatre Saisons que par Purcell dans l’Air du Génie du Froid de King Arthur...