Thelonious Monk en 7 mots

Sept mots pour s’initier au génie musical du pianiste et compositeur Thelonious Monk.

Thelonious Monk en 7 mots
Thelonious Monk au Ronnie Scott's Club de Londres, en avril 1970., © Getty / David Redfern

« Ma musique semble souvent ne suivre aucune règle : elle est moi-même avant tout ». C’est ainsi que se décrit Thelonious Monk, jazzman aussi incontournable que inclassable, affilié au mouvement bebop mais dont l’oeuvre et la personnalité restent néanmoins à part…

New-York, début des années 1940. Le jazz, musique d’orchestre, est surtout apprécié pour sa capacité à faire danser. Le genre perd quelque peu de son originalité et s’inscrit dans une forme d’automatisme, de discipline. Même le succès du trompettiste Louis Armstrong semble (légèrement) s’essouffler…

Un tableau bien noir, mais seulement en apparence… Dans quelques clubs de la 52e rue, un petit groupe de musiciens tente de repousser les limites du genre, de réinventer leur propre musique.

Du coucher de soleil jusqu’à l’aube, chacun avec son instrument de prédilection, ils mènent une petite révolution rythmique et harmonique. Leurs noms ? Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bud Powell, Charles Mingus et... Thelonious Monk.

PIANO

Les musiciens du courant bebop sont tous d’excellents instrumentistes : saxophone pour Parker, trompette pour Gillespie, contrebasse pour Mingus et pour Monk, le piano.

Enfant, dans la ville de Rocky Mount où il est né le 10 octobre 1917, c’est grâce au piano familial que Thelonious s’initie à la musique. Adolescent, après le déménagement de sa famille à New-York, il fréquente les rent parties* de Harlem, où se développe alors son étrange et très personnelle technique. Un jeu pianistique inimitable et qui fera de lui un mythe.

*Les rent parties se développent dans les années 1920, dans le quartier de Harlem. Les propriétaires qui ont des difficultés pour payer leur loyer organisent de petits concerts devant leurs maisons, afin de récolter quelques sous au chapeau.

INDÉPENDANCE

« Mes parents n’étaient pas du tout musiciens et je suis le seul enfant de la famille lancé dans cette voie. [...] J’ai été tout de suite attiré vers la musique, et je me souviens très bien d’avoir, tout gosse, essayé de retrouver des mélodies au piano. En fait, je n’ai jamais eu besoin d’apprendre à jouer : j’étais doué. Il me semble que j’ai toujours su lire les notes et traduire les sons. »

Les cours de musique n’intéressent pas beaucoup le jeune Thelonious Monk qui préfère apprendre et s’exercer seul, en autodidacte. Même quand il se produit au côté d’autres musiciens, il poursuit une quête personnelle. S'il a par exemple beaucoup joué à ses débuts avec Charlie Parker et Dizzy Gillespie, s'il a été surnommé ‘Grand prêtre du bebop” par la critique, Monk est en fait toujours resté en retrait de ce courant, s'éloignant du style de ses premiers complices au fil des années.

Les deux influences auxquelles il fera explicitement mention sont celles de la musique liturgique - qu’il entendait, petit, lorsqu’il accompagnait sa mère à l'Église - et le jeu stride du pianiste James P. Johnson. Apparu dans le quartier new-yorkais de Harlem, au début des années 1920, le piano stride hérite du blues, tout en faisant la part belle à l’improvisation. La main gauche s’occupe de la base rythmique et harmonique, pendant que la main droite parcourt mélodiquement les touches du clavier.

Né en 1894 dans le New Jersey et mort en 1955 à New York, le pianiste James P. Johnson a inspiré nombreux pianistes tels que Duke Ellington et Thelonious Monk.
Né en 1894 dans le New Jersey et mort en 1955 à New York, le pianiste James P. Johnson a inspiré nombreux pianistes tels que Duke Ellington et Thelonious Monk., © Getty / William Gottlieb

CLUBS

C’est dans les clubs de New-York que Monk s’exerce et confronte son talent, puis se crée une notoriété. Son engagement au Five Spot Cafe, en 1957, lui permet de conquérir un public plus large que les aficionados de jazz et, quelques années plus tard, sa carrière prend une ampleur internationale.

Il lui est pourtant interdit de se produire en club entre 1951 et 1957, suite à une arrestation pour usage de stupéfiants. Les autorités lui confisquent sa carte de travail, et il faut l’intervention de son amie Nica de Koenigswarter - que l’on surnomme alors “la Baronne du jazz” de par son amitié et son soutien aux artistes du genre - pour qu’il récupère son précieux sésame.

Les clubs et la vie nocturne symbolisent un aspect de la personnalité de Monk qui fait couler beaucoup d’encre, notamment celle du Time. Le prestigieux hebdomadaire new-yorkais lui consacre sa Une, le 28 février 1964, mais ce sont ses addictions et ses déboires qui sont surtout étalés, au détriment de sa musique.

La Une du Time, le 28 février 1964.
La Une du Time, le 28 février 1964. , © BORIS CHALIAPIN

INSTABILITÉ

L’instabilité de Monk s’écoute. Elle existe d’abord dans sa musique. Il déconstruit rythmes et harmonies, créant une instabilité musicale qui attire l’oreille autant qu’elle la déroute.

L’instabilité de Monk s'observe également sur scène : entre deux morceaux, il tourne et vacille autour du piano. En 1961, le journaliste français Michel Samson rapporte ainsi après un concert à Marseille : « Il entra sur scène, très en retard – [...] – venant de la gauche, toque et manteau d’astrakan dans la chaleur des spots, lui, l’immense légende, allant tituber derrière son piano : on était fascinés et effrayés, on avait peur qu’il tombe, il revenait à son clavier pour lancer ses mélodies nouvelles et qu’on reconnaissait. »

RÉ-INTERPRÉTATION

On aurait pu aussi bien choisir le terme d’'improvisation, car Monk est bel et bien un improvisateur de génie. Mais ce qui frappe chez lui, c’est sa capacité à réinventer, recréer encore et toujours à partir d’une même base musicale.

En tournée aux Etats-Unis, en Europe, ou encore au Japon, il (ré)interprète inlassablement les mêmes morceaux, mais d'une façon toujours nouvelle, surprenante. Monk sait jouer avec ses propres compositions comme avec les plus grands standards du jazz.

PARADOXES

Génie de l’improvisation et de l’instantané, Monk n’en est pas moins un mélodiste et compositeur dont les œuvres ont su traverser le temps. Round Midnight, Blue Monk et bien d’autres ont inspiré et inspirent encore les plus grands noms de la scène jazz.

Autre paradoxe dans l’oeuvre de Monk : son apparente déconstruction. Quand on l’écoute, on a l’impression que rien n’est réfléchi. Ses notes semblent se succéder ou se superposer sans logique. Pourtant il y a bien un système de construction que le pianiste respecte : le sien, évidemment, que reconnaissent et saluent nombreux critiques et jazzmen, tel que Bill Evans.

SILENCES

Des silences, il y en a beaucoup pour ponctuer la vie de Thelonious Monk. D’abord dans sa musique, puisqu’il entrecoupe ses rythmes de coupures, de points de suspension…

Il y a aussi le célèbre silence de The Man I Love, enregistré en 1954 avec Miles Davis. Lorsque commence cette ballade composée par George Gershwin, on entend Monk demander « Et moi, je rentre quand ? ». Encore un trait de la personnalité qui a fait couler beaucoup d’encre…

L’encre coule beaucoup moins, en revanche, lorsqu’il s’agit d’arracher une interview à l’artiste. Monk n’aime pas beaucoup les entretiens, et ne s’exprime pas sur d’autres sujets que sa musique. Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la politique, il répond : « Je ne suis pas au pouvoir ». Concernant les discriminations raciales aux Etats-Unis : « Je ne sais pour ainsi dire rien de tout cela. »

Le dernier silence de Monk, c’est celui de sa fin de vie. Entre son dernier concert, en 1975, et sa mort, le 17 février 1982, le pianiste vit retiré de la scène, seul avec sa femme, Nellie, à qui il rend hommage dans Crepuscule.

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