Qui était Dizzy Gillespie, le trompettiste aux grosses joues ?

Il y a 25 ans disparaissait l’un des monstres sacrés du jazz, Dizzy Gillespie. Trompettiste et improvisateur de génie, il s’est fait ambassadeur du be-bop et du jazz latino à travers le monde.

Qui était Dizzy Gillespie, le trompettiste aux grosses joues ?
John Birks "Dizzy" Gillespie est né le 21 octobre 1917 en Caroline du Sud (Etats-Unis).,, © Getty

On le voit les joues étonnamment gonflées, soufflant dans sa trompette avec autant d’énergie que de précision, les yeux rieurs derrière de grosses lunettes aux montures noires. Il s'agit de Dizzy Gillespie, un compositeur et une bête de scène qui a profondément marqué l’histoire du jazz.

Qui était ce musicien à la trompette coudée ? Réponse en 6 points.

La trompette coudée - dont le pavillon est incliné vers le haut - est le signe distinctif de Dizzy Gillespie. Il commence à jouer avec cet instrument à partir des années 1950.
La trompette coudée - dont le pavillon est incliné vers le haut - est le signe distinctif de Dizzy Gillespie. Il commence à jouer avec cet instrument à partir des années 1950. , © Getty / Bettmann

Un trompettiste

Né le 21 octobre 1917, en Caroline du Sud, Dizzy Gillespie grandit au sein d’une famille nombreuse. Si le tout premier instrument dans lequel il apprend à souffler est le trombone, c’est finalement la trompette qu’il choisit. Une décision judicieuse, puisque des années plus tard, il sera consacré parmi les plus talentueux trompettistes de l’histoire du jazz, à l’instar de Louis Armstrong et Miles Davis.

Pourquoi son jeu a-t-il tant détonné ? D’une part, parce que Gillespie joue vite. Très vite. Le trompettiste enchaîne les sons avec une rapidité spectaculaire. D’autre part, il introduit dans ses improvisations, comme dans ses compositions, de nouvelles harmonies qui rompent avec les tonalités du jazz d’avant-guerre.

Le solo de trompette du morceau Things to come est considéré comme l’un des plus difficiles du répertoire.

Un ambassadeur du Be-Bop

To Be or Not to Bop, ainsi s’intitule l’autobiographie de Dizzy Gillespie, publiée en 1979. Car c’est bien le jazz improvisé dans les cabarets de la 52e rue de New York avec Charlie Parker, Thelonious Monk et Bud Powell - jazz que l’on appellera be-bop - qui lance sa carrière au début des années 1940.

Dizzy Gillespie et ses acolytes s’affranchissent des grandes formations orchestrales et de la salle de bal. Ils accélèrent le tempo de leurs improvisations, non pas pour faire danser mais plutôt pour rivaliser de virtuosité. Ces légendaires jam sessions permettent à Gillespie de développer toute son originalité, car jusqu’alors, au sein des big bands plus traditionnels, ses énergiques improvisations sonnaient pour certains comme de la « musique chinoise » (selon l’expression de Cab Calloway, dont Gillespie avait rejoint l’orchestre en 1939).

Un précurseur du jazz afro-cubain

L’autre courant musical qui marque la carrière de Dizzy Gillespie est le jazz afro-américain, mêlant au swing du jazz les sonorités et rythmes de la musique latino.

Gillespie développe cette nouvelle fusion musicale au fil de ses rencontres. D’abord à l’aube de sa carrière, en 1939, au côté du trompettiste cubain Mario Bauzá, puis quelques années plus tard en compagnie du percussionniste Chano Pozo, avec qui il compose l’un des premiers standards du jazz latino, Manteca, ou avec le trompettiste cubain Arturo Sandoval.

Un voyageur

Parce que la scène jazz y est alors particulièrement dynamique, mais aussi probablement pour s’éloigner des tensions racistes et politiques qui rongent les Etats-Unis, Dizzy Gillespie traverse l’Atlantique et voyage jusqu’en France, dès la fin des années 1940.

A la salle Pleyel ou dans les clubs, Gillespie et sa bande font entendre au public parisien les nouvelles sonorités du be-bop et du jazz afro-cubain, ne manquant pas de convaincre les plus mélomanes tels que Boris Vian. Le 21 février 1948, l’écrivain-musicien écrit ainsi dans la revue Combat :

« Dizzy Gillespie et son orchestre ont joué hier soir à Pleyel devant une salle comble, dans une extraordinaire atmosphère d’enthousiasme et de fièvre. »

Et Gillespie ne s’arrête pas là dans sa conquête des salles du monde. En 1956, il est mandaté par le Département d’Etat américain pour promouvoir le jazz en Europe, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud.

Une personnalité engagée

Jusque dans les années 1950, dans une Amérique ségrégationniste et répressive, Dizzy Gillespie n’a guère d’autre choix que d’exprimer ses convictions et engagements politiques à travers sa musique. Le fait de mélanger les sonorités, les genres, est d'ailleurs un puissant instrument de revendication culturelle.

Mais en 1963, alors que le contexte socio-politique évolue, que Martin Luther King marche sur Washington accompagné de deux à trois cent mille militants des droits civiques, Dizzy Gillespie annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 1964.

Blague ou sérieux défi ? Certaines de ses propositions oscillent entre farce et dérision : envoyer les afro-américains dans l’espace, par exemple, avec lui-même en premier volontaire, nommer Miles Davis directeur de la CIA et transformer la Maison Blanche en Blues House. Mais derrière l’humour se font entendre de véritables convictions. Le candidat Gillespie plaide en faveur de la paix au Vietnam, de la fin de la ségrégation raciale, d’un enseignement gratuit et de la reprise des échanges avec Cuba.

Un trompettiste “ dizzy ”

Cette campagne électorale mi-blague, mi-sérieuse est finalement à l’image du personnage scénique de Dizzy Gillespie. Devant son public, le jazzman enchaîne les gags et les plaisanteries, accompagnant ainsi avec naturel et humour ses performances musicales.

Si on l’a surnommé « Dizzy », c’est-à-dire le « dingue », ce compositeur et improvisateur était tout sauf fou. Ambassadeur d’une musique parfois pointue, il est en effet parvenu à séduire son public par le biais du rire et de la gaieté.

Dizzy Gillespie est mort le 6 janvier 1993 à Englewood, dans le New Jersey (Etats-Unis), des suites d’un cancer du pancréas.