Pourquoi Duke Ellington est l’un des plus importants jazzmen du XXe siècle

Caravan, Take the “A” Train, Satin Doll : autant de standards du jazz qui ont fait de Duke Ellington l’un des plus célèbres et influents compositeurs du XXe siècle.

Pourquoi Duke Ellington est l’un des plus importants jazzmen du XXe siècle
Le pianiste, chef d'orchestre et compositeur Duke Ellington, au début des années 1960., © Getty / Michael Ochs

Pianiste, chef d’orchestre et compositeur, Duke Ellington est considéré par beaucoup comme l’un des plus importants maestro du jazz, si ce n’est le plus influent.

Le ‘Duke’, c’est ainsi qu’on le surnommait : car non seulement Ellington savait conserver en toute occasion un style élégant et nonchalant, mais aussi - et surtout - parce qu'il a régné sur un demi siècle de musique. 

Ellington a composé quelques-uns des plus grands standards du jazz 

Un nom seulement, celui de Duke Ellington, et déjà une ribambelle de tubes nous viennent en tête : Satin Doll (1953), It don’t Mean a Thing (If It Ain’t Got That Swing) (1932), In a Sentimental Mood (1935), Caravan (1936), I Got it Bad and That Ain’t Good” (1941)... Seul ou avec son protégé Billy Strayhorn - pianiste et compositeur, lui aussi - le ‘Duke’ a signé près de 2 000 titres, parmi lesquels nombreux succès.  

Le duo de compositeurs Duke Ellington (à gauche) et Billy Strayhorn (à droite).
Le duo de compositeurs Duke Ellington (à gauche) et Billy Strayhorn (à droite)., © Getty / George Rinhart

La musique d’Ellington repose sur une recette particulière, un savant mélange entre les racines afro-américaines du jazz et des sonorités nouvelles : latines, orientales, expressionnistes... Quand il s’agit d’enregistrer ou de se conformer aux formats radio, le Duke sait s’adapter, mais il poursuit en même temps un autre objectif : allonger les morceaux, donner de nouvelles formes à cette musique jusque-là peu ou mal considérée : le jazz. 

Ellington est resté fidèle aux racines du jazz 

Au début des années 1930, lorsque Duke Ellington et son orchestre rencontrent leurs premiers succès au célèbre Cotton Club de New York, les big bands n’ont alors qu’une seule raison d’être : faire danser. Le jazz est la musique qui agite les nuits de Harlem, ses orchestres adoptent des tempos vifs et réguliers afin que les noctambules puissent se déhancher sans trop de difficulté au son des cuivres et de la batterie. 

Duke Ellington devient très vite le maître du jazz orchestral, le roi du big band, et pourtant son style de composition ne cède en aucun cas à la facilité. Plutôt que de s’adapter aux goûts de l’époque, au jazz lisse et sautillant des cabarets, il privilégie l’expressivité, retrouve les sonorités du blues d'antan et crée le jazzjungle : un style à l’effet plutôt dirty, avec le son rauque et wa wa des cuivres. 

Ellington a hissé le jazz au rang de musique ‘sérieuse’ 

Avec Duke Ellington, le jazz est devenu une musique ‘sérieuse’, considérée au même titre que le grand répertoire classique. Qu’il joue devant un public noir ou blanc, dans une salle prestigieuse ou un cabaret, le Duke présente ce qu’il considère comme de la bonne musique et raconte son histoire, celle du peuple afro-américain. 

La richesse et la subtilité de ses compositions ont été unanimement saluées, et pas seulement par la critique : il est l’un des musiciens jazz à avoir obtenu les plus grands succès commerciaux. En 1965, alors que le jazz orchestral est occulté par le succès des nouveaux musiciens be bop ainsi que par l’arrivée fracassante du rock’n roll, Duke Ellington bat tous ses records de vente grâce à l’enregistrement d’un concert devenu mythique, celui de juillet 1956 au Newport Jazz Festival. 

Peu soucieux des frontières établies entre jazz et répertoire classique, Ellington s’emploie à composer concertos et suites orchestrales. Il est ainsi le premier jazzman à ‘morceaux longs’, dépassant le standard des 3 minutes imposé par la radio et les disques 78 tours. 

Perfume Suite (1945), Liberian Suite (1947), Echoes of Harlem (1936)... ces grandes œuvres qu'il compose pour son orchestre lui inspirent l’idée d'une réécriture de chefs d'oeuvre classiques. En 1960, il enregistre Three Suites (Trois Suites), parmi lesquelles une savoureuse adaptation de Casse Noisette. Une version jazzy du célèbre ballet de Tchaïkovski dans laquelle la Fée Dragée est rebaptisée Sugar Rum Cherry et la Danse des mirlitons se transforme en Toot Toot Tootie.

Il a tracé sa route, sans se préoccuper des modes 

C’est la grande force du Duke : peu importe les difficultés ou les tendances, il file droit dans ses bottes et défend sa musique. Le format du disque 78 tours ne permet pas d’enregistrer des morceaux d'une durée supérieure à 3 minutes ? Il grave son Reminiscing in Tempo (1935) sur 4 faces. Le marché du disque souffre de la crise économique pendant les années 30 ? Il s’assure d’être largement diffusé à la radio.  

Constant et persévérant, Duke Ellington ne s’interdit pas non plus d’évoluer, au contraire. Il est toujours à la recherche de sonorités nouvelles (latines ou orientales, dans les années 1930, puis plus expressionnistes et exotiques à partir de la décennie 1940).  

Il a collaboré avec les plus grands

Si Duke Ellington a rejoint le Panthéon des grands compositeurs américains, il a aussi marqué l’histoire de la musique moderne par ses inoubliables collaborations : avec la chanteuse Ella Fitzgerald en 1957, le pianiste (chef d’orchestre) Count Basie puis le trompettiste Louis Armstrong en 1961, le saxophoniste John Coltrane en 1962… 

A la tête de son orchestre, Duke Ellington parcourt le monde : de Paris à Moscou, de l’Amérique du Sud à l’Océanie. Premier jazzman convié à la Maison Blanche (en 1969 par Richard Nixon), invité à représenter la musique afro-américaine à Dakar en 1966 par le président sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Duke n’en n’oublie pas pour autant le public des clubs populaires, des festivals, enchaînant les grandes tournées de concert jusqu’à son hospitalisation en 1974. 

Il s’éteint le 24 mai 1974, à l’âge de 75 ans. L’Amérique perd alors l’un de ses premiers ambassadeurs afro-américains, un jazzman d’influence et de renommée internationale. Pour ses funérailles, à New York, près de 12 000 personnes se sont réunies devant la cathédrale Saint Jean. New York, justement, là où il prenait le fameux “A” Train (ligne A du métro new-yorkais) et connut ses premières heures de gloire.