Portrait de Nina Simone en 10 chansons

Nina Simone est l’une des plus grandes voix du XXe siècle. Retour sur sa vie et ses engagements à travers un portrait musical en 10 chansons.

Portrait de Nina Simone en 10 chansons
Portrait de Nina Simone en 1969. , © Getty / Jack Robinson

Une voix grave, puissante, et qui vous prend aux tripes. Des cabarets d’Atlantic City aux plus grandes scènes du monde, du classique au jazz, des quartiers pauvres de Tryon, en Caroline du Nord, à sa maison dans le sud de la France, portrait de Nina Simone, une pianiste (d’abord) et une chanteuse (ensuite), une Grande Prêtresse de la Soul qui était aussi une personnalité engagée dans le mouvement des droits civiques.

Love Me or Leave Me

Le premier rêve de Nina Simone, c’est d’être pianiste, « la première concertiste classique noire en Amérique ». Adolescente, elle prépare assidûment l’examen d’entrée du prestigieux Institut Curtis de Philadelphie, mais échoue et se produit alors dans les cabarets d'Atlantic City.

Repérée par un manager du label Bethlehem, Nina Simone enregistre en 1957 l’album Little Girl Blue, sur lequel figure la chanson Love Me or Leave Me. Dans cette reprise, elle glisse une partie instrumentale digne d’une fugue de Jean-Sébastien Bach. Un interlude qui démontre toutes ses capacités pianistiques, comme un clin d’œil à cette carrière de pianiste rêvée.

I Love(s) You Porgy

Sur l’album Little Girl Blue (1958) figure aussi la chanson I Loves You Porgy, composée par George Gerswhin pour son opéra Porgy and Bess (1935). Cette reprise jazzy permet à Nina Simone de connaître son premier succès.

Bien que soufflée par un clairvoyant manager, I Loves You Porgy rassemble déjà toutes les signes distinctifs de Nina Simone : un jeu souple au piano, une voix grave mais douce, et un positionnement, un engagement. En reprenant la chanson de Gershwin, Nina Simone refuse de faire la faute grammaticale, le s de «I loves», que le compositeur avait fait prononcer par son personnage Bess : une femme noire des quartiers pauvres.

Mississippi Goddam

Le 12 avril 1963, Nina Simone descend de la prestigieuse scène du Carnegie Hall de New York lorsqu’elle apprend l’arrestation de Martin Luther King, figure emblématique du mouvement des droits civiques. L’écart se creuse entre succès d’un soir et combat historique, entre reconnaissance personnelle et ségrégation raciale. Désormais, Nina Simone fera elle aussi entendre sa voix, celle de l’engagement.

Elle écrit Mississippi Goddam en hommage à Medgar Evers, militant des droits civiques assassiné en 1963 par un membre du Ku Klux Klan, puis s’affiche fièrement en 1965 aux côtés des manifestants de la Marche de Selma à Montgomery, un moment-clé pour la lutte des droits civiques aux Etats-Unis.

Four Women

En 1969, pendant un concert à Harlem (New York), Nina Simone lance un appel à l’émeute, à la révolution : « Vous êtes prêts à faire ce qui est nécessaire ? » lance-t-elle au public. Et celui-ci de ne répondre que par un cri d’enthousiasme, comme si la chanteuse faisait seulement le spectacle. Pourtant elle attend bien un renversement, une rébellion.

En attendant sa révolution, Nina Simone écrit, décrit et dénonce. Dans sa chanson Four Women, enregistrée en 1966, sa voix nous tire le portrait de quatre femmes : Aunt Sarah, ancienne esclave, Safronia, métisse née d’un viol et déchirée entre deux mondes, Sweet Thing, une prostituée afro-américaine, et Peaches, résistante, qui chante : « My skin is brown, my manner is tough » (« Ma peau est sombre, mes manières sont dures »).

Nobody’s Fault But Mine

1969. Nina Simone réinterprète Nobody’s Fault But Mine, un célèbre chant gospel. Comme toujours, elle ne fait pas que se réapproprier des notes, leur apporter du swing et du groove : elle nous raconte sa propre histoire.

« Ma mère, elle m’a appris à prier. [...] Si je meurs et que mon âme est perdue, ça ne peut être que de ma faute ». La mère de Nina Simone est en effet très pieuse. Aussi, lorsque la fille se retrouve à jouer du jazz (une musique de 'sauvages') dans les cabarets d’Atlantic City, elle qui s'appelle Eunice Kathleen Waymon, préfère se cacher derrière un pseudonyme, Nina Simone, un clin d'œil à l’actrice française Simone Signoret.

Do I Move You ?

« Est-ce que je te donne envie de bouger [...] Est-ce que je te fais groover ? [...] Tu as plutôt intérêt à répondre oui ». Ces paroles ont été écrites par la pianiste-chanteuse pour son album Nina Simone Sings the Blues (1967), et reflètent bien l’esprit de ses concerts. Car Nina Simone a besoin de spectateurs réactifs.

En 1977, à Cannes, se sentant offensée par la passivité de son public (dont la majeure partie ne connaît malheureusement pas un mot d’anglais), Nina Simone balance froidement à l’assistance : « Je ne suis pas votre clown. Je ne suis pas là pour vous divertir. Comment puis-je me sentir vivante lorsque vous semblez si morts ? ».

Mr. Bojangles

A l’origine, Mr. Bojangles est une chanson country, écrite et interprétée en 1968 par Jerry Jeff Walker. Trois ans plus tard, une certaine Nina Simone remplace la guitare par le piano, apporte à cette triste balade le rauque de sa voix, et fait de Mr. Bojangles un tube.

C’est le secret de Nina Simone. Non seulement elle écrit, compose, mais elle sait aussi parfaitement réarranger les chansons des autres pour sa voix, sa personnalité, n’hésitant pas à piocher parmi les plus belles mélodies de la pop et du rock : Here comes the sun des Beatles, Just Like a Woman de Bob Dylan, ou encore To Love Somebody des Bee Gees.

Ne me quitte pas

Nina Simone pense-t-elle déjà à s’installer en France, lorsqu’elle reprend pour la première fois la plus célèbre plainte amoureuse de Jacques Brel ? Au début des années 1980, elle vit quelques temps à Paris avant une longue période d’errance puis, en 1993, elle pose ses valises près d’Aix-en-Provence.

Des îles Caraïbes aux Pays-Bas, en passant par la Suisse ou le Liberia, Nina Simone fuit désormais son Amérique natale, United Snakes of America comme elle la rebaptise en 2001, après l’élection de Georges W Bush. Mais même sur le sol européen, la chanteuse a bien des démons à combattre : les siens, d’abord, ceux de son passé, l’alcool, les amours perdus, ainsi que des problèmes de santé.

My Baby Just Cares For Me

Un standard du jazz. L’une des plus célèbres interprétations de Nina Simone, et pourtant il aura fallu attendre trente ans pour que My Babe Just Cares For Me obtienne les faveurs du public. La chanson figure sur l’album Little Girl Blue mais, au moment de sa sortie en 1958, elle passe plus ou moins aperçue.

Rebondissement inespéré en 1987 : la marque Chanel utilise la chanson en trame de fond d’une publicité pour son fameux parfum, N°5. Et Nina Simone rejoint tout à coup le top des ventes internationales. Et c’est là toute la singularité de sa carrière : des sursauts, des retournements, une seconde vie.

I Put a Spell on You

Nina Simone est morte le 21 avril 2003, mais sa voix comme son personnage continuent d'inspirer, émouvoir et marquer de nouvelles générations.

Parmi ses interprétations les plus célèbres : I Put A Spell on You et Feeling Good, deux chansons parues sur le même album en 1965, deux titres que n’a pas écrit Nina Simone mais qui contribuent aujourd’hui à l’incroyable seconde vie de ses chansons.