Newvelle : Rufus Reid & Sullivan Fortner « Always in the Moment »

“Je suis heureux que nous puissions montrer que l'âge n'a pas d'importance et qu'en fin de compte, c'est la musique qui compte” - Rufus Reid.

Newvelle : Rufus Reid & Sullivan Fortner « Always in the Moment »
Sullivan Fortner & Rufus Reid, © Anna Yastkevich / Newvelle

Sur la piste titre de ce disque, j'entends chaque note glisser vers la suivante, rayonnante d'anticipation. "Always in the Moment", en tant que concept, est une impossibilité. Être "dans l'instant" une partie du temps est un défi que la plupart d'entre nous doivent relever quotidiennement.

Rufus Reid ne s'arrête jamais. Rufus Reid est né en 1944 à Atlanta, en Géorgie, et a grandi à Sacramento, en Californie. Son premier instrument a été la trompette, dont il a commencé à jouer au collège. Au moment où il a obtenu son diplôme de fin d'études secondaires, Rufus Reid savait que le service militaire le guettait, alors, au moment où le lycée se terminait, il a passé une audition pour l’orchestre de l'armée de l'air et s'est mis au travail. Sa mère n'était pas contente qu'il n'aille pas directement à l'université, mais elle savait qu'il valait mieux porter une trompette qu'un fusil.

L’orchestre était une fanfare de concert et de marche, bâtie pour jouer des thèmes martiaux lors des cérémonies officielles et des funérailles. Stationné pour la première fois à la base aérienne de Maxwell, à Montgomery, en Alabama, en 1962, Rufus était le seul afro-américain de l’orchestre. L'armée de l'air avait l'impression qu'elle ne pouvait pas marcher dans l'Alabama, où règne la ségrégation, avec une fanfare métisse, mais elle n'allait pas dire à Rufus Reid de rester derrière - donc elle ne marcha pas du tout. Ils se réunissaient le matin pour répéter un peu de musique, puis ils avaient le reste de la journée libre. Si Rufus Reid quittait la base, il devait rester du "côté Noir" de la ville. C'est là que Rufus Reid a entendu des concerts de James Brown, Ike et Tina Turner et Bobby Blue Bland. Rufus Reid se souvient d'une visite dans un club de Birmingham avec quelques amis. La foule dansait sur Senõr Blues de Horace Silver. "Qu'est-ce que c'est ? Qui a écrit cette ligne de basse ? C'était le début pour moi", raconte-t-il. De retour à Montgomery, Rufus Reid a trouvé une clé de la salle des instruments de l'armée de l'air. Il passait des après-midi et des soirées entières dans cette pièce, cloîtré sur une base militaire - un trompettiste dans une fanfare qui ne marchait pas ! - à apprendre tout seul la contrebasse.

En 1964, Rufus Reid est stationné au Japon. Là,  il se trouvait beaucoup plus intégré. Rufus Reid aimait être au Japon, il aimait les gens, la nourriture et la culture. Et les japonais vénéraient le jazz. Rufus Reid marchait avec la fanfare et voyageait dans tout le pays, mais il résidait à Tachikawa, au nord de Tokyo. Il avait beaucoup de temps libre, surtout la nuit. Tokyo était l'une des premières destinations pour les tournées américaines, Rufus Reid assistait à des concerts plusieurs fois par semaine et participait aux jam-sessions locales. Il a vu Duke Ellington, le Modern Jazz Quartet, Charlie Persip, Horace Parlan, Philly Joe Jones... Il a appris la basse tout seul pendant environ trois ans quand il a vu pour la première fois le trio d'Oscar Peterson avec le monumental Ray Brown à la basse : "À partir de maintenant, c'est ce que je veux faire." En quittant l'armée en 1966, Rufus Reid a vendu sa trompette, acheté une contrebasse et s'est remis au travail.

Arrivé en 1967 à l'Université Northwestern près de Chicago en tant que bassiste classique, Rufus Reid avait la basse dans ses mains "17 heures par jour". On ne pouvait pas lui apprendre à jouer du jazz, mais on pouvait lui apprendre à développer un bon son. C'est là que Rufus Reid a vraiment appris l'instrument. C'est en se concentrant sur la sonorité que son voyage en tant qu'instrumentiste a vraiment commencé.

Rufus Reid est resté à Chicago après avoir obtenu son diplôme, où il a décroché le poste de bassiste maison au Jazz Showcase : "Le Jazz Showcase a été une bénédiction pour moi. Chaque semaine, un nouveau musicien vient en ville et joue avec le groupe. Kenny Burrell, Milt Jackson, James Moody, Kenny Dorham, Sonny Stitt, Hank Mobley, Philly Joe Jones, Roy Hanes, Harold Land, Bobby Hutcherson, et le grand Eddie Harris, qui m'a tant appris... Chaque semaine, c'était comme aller à l'école."

Près de 50 ans plus tard, alors que Rufus Reid n'était plus à New York depuis longtemps, il entendit pour la première fois Sullivan Fortner. Tout le monde parlait d'un nouveau jeune pianiste, si bien que lorsque Sullivan Fortner a joué son premier concert au Village Vanguard en 2019, Rufus Reid est venu l'écouter et est resté pour les deux sets, appréciant le trio qui prenait un énorme plaisir.

"Ça faisait longtemps que je ne me m’étais pas autant amusé à un concert. Je ne réagis pas souvent aussi intensément aux jeunes musiciens que j'entends. Sullivan a beaucoup de facilités, mais on ne remarque pas forcément à quel point il est doué. Dans cette musique, nous avons perdu beaucoup de nos aînés. Je parle de la dimension de Tommy Flanagan, Hank Jones, Barry Harris. Et bientôt nous considérerons que Sullivan est de ce calibre. Sullivan a le genre de mentalité et de sens musical que je reconnais chez les grands".

"Quand j'ai commencé, j'étais toujours le bébé dans le groupe. Maintenant, je n'ai plus été le bébé du groupe depuis longtemps et j'ai presque 45 ans de plus que Sullivan, mais j'aime le fait que nous ayons fait ce disque ensemble. Ce qui est étonnant pour moi, c'est que chaque morceau ne comportait qu'une ou deux prises. On peut répéter à l’infini pour tenter d’obtenir un résultat impeccable, mais là, c'est différent. Un moment enregistré. Pour moi, c'était spécial".

La musique d'improvisation exige cet ancrage dans le présent. Et cette quête devient un cadre pour votre vie. La discipline, les lieux, les histoires, l'amour, les professeurs, les cultures que vous embrassez et les cultures qui vous embrassent. Vous inspirez tout cela à la fois et vous lâchez prise. Là vous trouvez l’instant.
Elan Mehler
(extrait du communiqué de presse en anglais - traduction E. Lacaze / A. Dutilh)