Myriam Alter - It Takes Two

Une musicienne rare. Un univers épuré. Chaque note distillée comme un rêve sorti d’un tableau de Magritte. Myriam Alter dialogue avec Nicolas Thys pour “It Takes Two” qui sort chez Enja.

Myriam Alter - It Takes Two
Myriam Alter, © myriamalter.com

« En tant que critique de jazz, la première chose que je remarque avec la dernière sortie de Myriam Alter, habilement intitulée “It Takes Two, est un rappel amical : Myriam Alter n'est pas une musicienne de jazz. La musique de “It Takes Two”, comme la plupart des musiques qu'elle a publiées au fil des ans (depuis le début des années 1990), témoigne de qualités musicales plus dépouillées avec moins d'accords altérés (sans parler des changements d'accords), d'arrangements complexes ou de polyrythmies, toutes qualités que l'on retrouve généralement dans la plupart des musiques que nous appelons jazz.

Cela étant dit, elle n'est pas une débutante lorsqu'il s'agit de connaître les changements d'accords et les règles du jeu de ce que l'on appelle le jazz. Il suffit de penser à ses collaborations désormais historiques, sur scène et en studio, avec son mentor Mal Waldron et d'autres collègues du jazz tels que Kenny Werner, Joey Baron, Dino Saluzzi et, plus récemment, Luciano Biondini et Jaques Morelenbaum.  

La muse de Myriam Alter, si je peux l'appeler ainsi, évoque des émotions humaines plus fondamentales ; comme un blues, les 16 originaux présents ici, avec leurs titres épurés, suggèrent une essence presque folklorique, évoquant des scènes de notre humanité commune qui semblent transcender les périodes de notre histoire culturelle. En effet, la forme de ces compositions élude consciemment les formats habituels du jazz. Au lieu de cela, dans ces duos intimes et révélateurs (oserais-je les appeler portraits ?) avec le merveilleux et sympathique bassiste belge Nicolas Thys, Myriam Alter a proposé à l'auditeur un voyage hors du temps, le rythme de chaque morceau dépassant en quelque sorte les pulsations banales de la vie contemporaine. Les climax n'existent pas, et il n'y a pas de grandes déclarations à faire, si l'on ne prends pas en compte l'impression globale émergeant de ces mélodies obsédantes prises dans leur ensemble.

Pris dans son ensemble, c'est ainsi que je propose d'écouter “It Takes Two”. Si on l'entend partiellement, on risque de passer à côté de la simple majesté de ce qu'Alter tente ici. L'impulsion sonore, émotionnelle et esthétique qui imprègne chacun de ces thèmes élégiaques les lie ensemble dans une sorte de tapisserie, chaque pièce se terminant en quelque sorte comme une déclaration abrupte, attendant la note suivante, l'image suivante, le sentiment suivant, laissant l'un suspendu jusqu'à ce que se dévoile le suivant.

Il est certain que chaque pièce a été répétée et enregistrée séparément, le matériel étant repris presque religieusement, comme le veut Myriam Alter, à sa manière. Comme elle le dit, "Travailler avec Nicolas était un plaisir. Il aime ma musique et la seule chose qu'il veut, c'est regarder mes mains. Nous travaillions sans tableaux. Pour moi", poursuit-elle, "c'est tellement agréable de jouer avec lui. Il ne juge pas du tout. Je pense que nous avons la même compréhension de la musique".

L'un des nombreux points forts de l'écoute de “It Takes Two” est la symétrie musicale, empathique, que l'on peut entendre entre Myriam Alter et Nicolas Thys. On pourrait avoir l'impression que les deux ne font que commencer et qu'il y a beaucoup plus à dire au-delà de cet enregistrement, le jeu de basse de Thys communiquant peut-être par télépathie une connaissance intuitive du style de composition et de l’intention musicale d'Alter.

C'est un enregistrement rare de nos jours qui, d'une part, n'affiche pas de surproduction et, d'autre part, ne joue pas d'une virtuosité démonstrative ou d'éléments thématiques flamboyants. Dans le cas de Myriam Alter, c’est l’émotion qui prime. Le message est direct et peut évoquer un sentiment de nostalgie, d'appartenance ou pas, d'espoir et de rêve lointain qui restent à réaliser, ce que signifie beaucoup d’humilité et de proximité avec préoccupations terriennes. Il y a beaucoup de choses dans cette musique qui vont au-delà du superficiel mais qui demandent plutôt à l'auditeur de s'asseoir un instant pour laisser la magie de la musique s'emparer de vous et vous emmener dans un voyage méditatif et apaisé. »
John Ephland (extrait du communiqué de presse en anglais è traduction E. Lacaze / A. Dutilh)