Marcus Miller: "Tout progrès est difficile, mais j'ai de l'espoir"

Musicien habitué du festival Jazz in Marciac, Marcus Miller est venu emporter les spectateurs dans un voyage lointain et personnel. Rencontre avec Marcus Miller lors du festival Jazz in Marciac 2018.

Marcus Miller: "Tout progrès est difficile, mais j'ai de l'espoir"
Marcus Miller, © Radio France / Leopold Tobisch

Les derniers albums de Marcus MillerAfrodeezia (2015) et Laid Black (2018) explorent son héritage et son ascendance noire, les routes de l'esclavagisme de l'Afrique, des Caraïbes et de l’Amérique du Sud, et plus récemment l'état actuel de la musique noire aux Etats-Unis. Mais ces albums ont-ils une signification plus profonde? Interview avec Marcus Miller à l'occasion du festival Jazz in Marciac 2018:

France Musique : Votre dernier albumLaid Blackcontient un message important : quel est pour vous le rôle de cet album?

Marcus Miller : Tout d'abord, c'est un jeu de mot. On connait bien l'expression "laid back" ("détendu"), et donc Laid Black est un détournement de cela. Au cœur d'une majorité de la musique américaine se trouve une musique noire... et pourtant nous avons aujourd'hui une vague d'extrémistes aux Etats-Unis qui, soudainement, ne reconnaissent plus la contribution des noirs pour notre pays : la route est pavée de contributions des noirs, et il me semble important de ne pas oublier cela.

J'entends des gens dire "Qu'ont fait les noirs pour ce pays"? Avec le jazz, nous avons donné aux Etats-Unis sa première identité. Avant la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique était en quelque sorte une version jeune de l'Europe. Et puis soudainement, Duke Ellington est arrivé avec une musique qui ne pouvait que sortir de l'Amérique, avec son mélange particulier de gens. Il ne faut pas oublier qu'au cœur de ces genres musicaux américains différents, et au cœur de l'Amérique elle-même, il y a une contribution noire. Donc: Laid Black.

Cet album a-t-il été conçu comme un message ?

Non pas vraiment... Si on écoute juste la musique, ça sonne bien. Mais si on pose des questions ou si on creuse un peu, il y a un message, tout est là.

Votre dernier album s'inspire de nombreuses influences, notamment le hip hop et la musique trap...

Mon album précédent Afrodeezia, il y a quatre ans, a été produit alors que je retraçais le parcours de mes ancêtres. Je suis porte-parole pour le projet Slave Route Project de l'UNESCO, avec pour but de porter l'attention sur l'histoire de l'esclavagisme, notamment auprès des jeunes gens qui ne connaissent pas bien son histoire.   

J'ai suivi un parcours et j'ai joué avec de nombreux musiciens de l'Afrique de l'ouest et du nord, des Caraïbes, d'Amérique du Sud, suivant l'histoire de l'esclavagisme. L'album Laid Black est une suite de cette idée, dans lequel j'essaie de dire "voici où nous en sommes aujourd'hui, chez nous, avec le bien et le mal". On entend du hip hop, de la funk, du R'n'B, tous les genres qui ont leurs origines dans le projet Afrodeezia.

Vous dites "le bien et le mal"... Y a-t-il encore du bien aujourd'hui, malgré le racisme quotidien aux Etats-Unis?

Oh oui! Je dois dire que je pensais à une époque que les choses étaient meilleures dans les années 70 et 80, mais avec Internet et les portables, les Etats-Unis ont été obligés de faire face à de nombreuses vérités, et c'est comme soulever une pierre et découvrir tout ce qu'il y a en dessous [rires]. Il est temps de régler toutes ces choses. Je ne pense pas que ces problèmes vont durer, mais ça ne va pas être facile. Tout progrès est difficile, mais j'ai de l'espoir.

Marcus Miller at the 2018 Jazz in Marciac festival
Marcus Miller at the 2018 Jazz in Marciac festival, © Radio France / Leopold Tobisch

Vous avez dit récemment que vous êtes né au moment de la naissance du Black Power et que vous n'aviez pas ressenti cette notion d'infériorité ou de pessimisme... cela a-t-il changé au fil des années?

Le premier 45 tours que je me suis acheté était "Say it loud I'm black and i'm proud" de James Brown. C'était la naissance d'une conscience noire, d'être fier de qui on était, même aux Etats-Unis. J'ai grandi à cette époque, c'était super, on avait notre propre style, notre propre genre de cinéma, c'était un moment incroyable... L'Amérique cherchait à éradiquer le racisme, ou au moins on en avait l'impression. Mais, on se rend compte que les gens ont une mémoire très courte, et si une génération ne transmets pas cette mentalité à la prochaine, elle finit toujours par en revenir. On a donc l'impression d'avoir reculé, mais je pense que cela sera temporaire. On doit rappeler cette mentalité aux gens.

Vous avez récemment composé la bande originale du filmMarshall, réalisé en 2017. Cela était-il important pour vous de participer à ce projet ?

Absolument. Mon ami Reginald Hudling, le réalisateur, m'a dit qu'il voulait faire un film sur la vie de Thurgood Marshall. Une histoire de l'Amérique noire,  comment lutter contre le racisme, s'engager dans une lutte importante. Nous avons toujours eu deux côtés : Martin [Luther King] et Malcolm [X]. Alors que Malcolm disait souvent "On les emmerde, battons-nous", Martin a préféré faire appel à la bonne conscience. 

Mais il y avait un autre homme dont on ne parle jamais, Thurgood Marshall. Il a choisi plutôt de dire "Battons-nous avec la loi. Prenons les lois américaines qui existent déjà et faisons en sorte qu'elles s'appliquent à tout le monde". C'était ça son idée. Il en a pas fait des caisses, il était simplement efficace. D'abord il a étudié les lois et a défendu les noirs qui se trouvaient accusés de crimes simplement pour la couleur de leur peau. Tous les jours il changeait de ville pour défendre des noirs faussement accusés. Il est ensuite devenu juge à la Cour Suprême des Etats-Unis. C'est à ce moment qu'il a étudié sérieusement le système juridique américain et a commencé à dire "Bon, si ces lois existent, on doit les appliquer pour tout le monde". Il a fait passer plusieurs lois incroyables, notamment celle de Brown vs Board of Education, et les lois permettant aux jeunes noirs de recevoir une éducation. Les gens ne connaissent pas cette manière de changer les choses, mais il était tellement efficace que j'ai voulu que les gens connaissent son histoire...