Le violoniste virtuose du jazz Svend Asmussen est décédé

La légende du jazz Svend Asmussen est morte hier à l'âge de 100 ans. Le violoniste danois était une référence du jazz scandinave depuis les années 30, jouant même aux côtés de Stéphane Grappelli, Django Reinhardt, Fats Waller ou encore Duke Ellington.

Le violoniste virtuose du jazz Svend Asmussen est décédé
Svend Asmussen, en concert dans les années 60, © Getty / Tom Copi/Michael Ochs Archives/Getty Images

Surnommé le "Violoniste viking", Svend Asmussen est décédé le 7 février, à quelques jours seulement de fêter son 101ème anniversaire. Il était considéré comme l'un des plus grands violonistes européens de jazz aux côtés de Stéphane Grappelli et Jean-Luc Ponty.

Dans l'ombre de Grappelli

Né à Copenhague le 28 février 1916, il commence à étudier la musique très tôt, dès l'âge de 5 ans. Il débute avec le piano mais décide rapidement de changer d'instrument. « Mon professeur de musique a suggéré que mes mains étaient faites pour le violon », expliquait-il en 2010 dans une interview à All About Jazz. Ce n'est qu'à 16 ans qu'il découvre vraiment le potentiel jazz de son instrument, quand il tombe sur des enregistrements du violoniste américain Joe Venuti. Très vite, son talent est remarqué, il écume les clubs et fait le choix évident de devenir musicien professionnel : « Mon choix de carrière s'est confirmé quand un de mes professeurs m'a dit que je gagnais plus d'argent à jouer du jazz que lui en dirigeant son école. » En 1934, à 19 ans, il fonde le Svend Asmussen Quarter et enregistre son premier disque.

A l'époque, LE violoniste dont tout le monde parle est Stéphane Grappelli, qui sillonne déjà le monde aux côtés de Django Reinhardt dans le Quintet du Hot Club de France. Asmussen ne peut alors jouir que d'une moindre reconnaissance en Europe et au Danemark. Mais il peut néanmoins compter sur la ségrégation qui touche les jazzmen américains pour rencontrer et jouer avec les légendes de passage dans la région, et surtout se forger une solide réputation auprès d'eux. En 1938, il ouvre par exemple pour Fats Waller en tournée au Danemark. Le pianiste lui laisse alors un fort souvenir qu'il raconte au Wall Street Journal en 2010 : « Fats se tenait sur le côté et nous écoutait jouer avec une bouteille de lait dans une main et une bouteille de scotch dans l'autre. Le temps de finir de jouer, les deux bouteilles étaient vides. Quand il nous a rejoint sur scène, c'était comme s'il nous avait effacés, alors qu'il ne jouait même pas de son piano avec un son amplifié !"»

En 1939, l'occupation du Danemark par les nazis, comme dans les autres pays européens, complique fortement la vie des jazzmen. Si Svend Asmussen profite d'une tournée du Hot Club de France pour jouer avec Reinhardt et Grappelli, ses voyages hors de la région sont fortement limités. En 1943, il est même arrêté par la Gestapo et emprisonné à Copenhague puis Berlin. Libéré à la fin de la guerre, il reprend rapidement une activité tout aussi riche qu'avant.

Gloire et paix

Dès le début des années 50, il forme un quintet avec lequel il enregistre beaucoup, mais encore une fois ne l'emmènera pas plus loin que l'Europe. C'est avec le trio Swe-Danes, formé avec le guitariste Ulrik Neumann et la soprano suédoise Alice Babs, qu'il dépasse les frontières. En plus du violon, il joue de la flûte, du vibraphone, des congas et enrobe le tout dans un numéro moitié crooner, moitié comique, déjà peaufiné avec son quintet. Il justifiait le mélange ainsi : « L'audience classique est composée de 10% de fans de jazz, je dois aussi toucher le restant de la salle. »

Dans le même temps, il continue de collaborer avec les américains de passage. Il enregistre avec Toots Thielemans et joue avec Benny Goodman et Zoot Sims. Goodman, séduit par son jeu, tentera de le faire venir jouer avec lui aux Etats-Unis, mais les deux hommes sont rapidement découragés face à la rudesse de la législation sur l'immigration de l'époque. Véritable coqueluche des américains, le violoniste particulièrement swingant tape même dans l'oreille de Duke Ellington avec qui il vivra le pic de sa carrière. « _Duke Ellington et moi jouions dans des salles adjacentes. J'ai été invité à un after show dans lequel il jouait un peu de piano. Je l'accompagne alors pendant 10 minutes et il me dit : "_Man, tu as un sacré foutu jeu de violon !". »

En 1963, les deux hommes se rejoignent à Paris et enregistrent un disque qui ne sortira que deux ans après la mort du Duke, en 1976, Duke Ellington's Jazz Violin Session. Asmussen, à l'alto, se lance sur cet album dans une joute avec deux autres maîtres du violon, Ray Nance (qui fait partie du band d'Ellington) et Stéphane Grappelli. Quelques années plus tard, ce dernier l'invitera à d'autres duels sur albums : Two of a Kind (1965) et The Violin Summit (1966) avec son idole Stuff Smith et le jeune Jean-Luc Ponty.

Durant la seconde moitié de sa carrière, il continue à enregistrer et tourner avec succès, notamment avec Lionel Hampton sur As Time Goes By en 1978. Les autres jazzmen américains lui sont toujours restés fidèles, comme Benny Goodman qui l'invita à jouer jusqu'à son dernier concert au Danemark en janvier 1986, quelques mois avant le décès du clarinettiste. Ce n'est qu'en 2011, après la publication d'un album en forme de clin d’œil à sa jeunesse, The Jazz Man Hitler Failed to Silence, qu'il est obligé d'arrêter de jouer. Après 78 ans de carrière, une attaque cardiaque le prive de l'usage de son bras droit. Il reste néanmoins proche des milieux du jazz, en Floride en particulier, où il a vécu jusqu'à sa mort. Son histoire est racontée dans le documentaire Svend Asmussen - The Extraordinary Life and Music of a Jazz Legend.