Larry Coryell, guitariste virtuose du jazz-rock est mort

Le guitariste américain Larry Coryell est décédé le dimanche 19 février à 73 ans. Malgré de nombreuses occasions manquées, il fut l'un des pionniers du jazz-rock et l'un des grands virtuoses de la guitare.

Larry Coryell, guitariste virtuose du jazz-rock est mort
Larry Coryell en 2013 au Detroit Jazz Festival, © Getty / Paul Warner/Getty Images

Au nom Larry Coryell, on accole souvent les termes « sous-estimé » ou « oublié ». Il est vrai que la carrière du guitariste, décédé de mort naturelle le 19 février à l'âge de 73 ans, est largement ponctuée d'occasions manquées de voir son oeuvre reconnue à juste titre. Pire, de voir son nom traverser l'épreuve du temps, au même titre que ses congénères en improvisations « guitaristiques » John McLaughlin et John Scofield, ou même que d'autres alchimistes du jazz-rock, Miles Davis en tête.

C'est à New York que son parcours de musicien professionnel commence, après une enfance passée entre le Texas où il est né en 1943, et l'état de Washington, près de Seattle, où il apprend à jouer de la guitare au sein de plusieurs formations de rhythm and blues. Mais le jeune Coryell est curieux et ne tarde pas à s'intéresser et à étudier toutes les musiques qui se présentent à lui, en particulier le jazz.

« Quand je suis arrivé à New York, j'avais déjà pas mal étudié le jazz et j'en jouais. J'étais conscient que la mode était plutôt au revival folk et à la pop anglaise, mais je me focalisais uniquement sur Charlie Parker, Miles [Davis], Oscar [Peterson], [John] Coltrane et Wes Montgomery. Je jouais avec des groupes qualifiés de commerciaux mais constitués seulement de jazzmen, et je faisais aussi des concerts au black avec un groupe de rhythm and blues. C'est à cette même époque que j'ai vu jouer Wes, Dizzy [Gillespie], Stan Getz, le Modern Jazz Quartet et Ahmad Jamal entre autres, et que j'ai décidé de dédier ma vie à essayer de comprendre cette musique fantastique », explique t-il dans une interview donnée au blog MusicGuy247 en 2015.

Son arrivée à New York en 1965 provoque un déclic et, dès lors, même s'il commence à jouer dans le quintet de Chico Hamilton, il s'intéresse rapidement au mélange des styles. Il ajoute : « Le jazz était mon véritable amour, mais j'ai tout fait pour apprendre et savoir jouer de tout. J'étais prêt à jouer n'importe quel style de musique pour pouvoir travailler aussi. A l'époque, la musique pop commençait à prendre de belles tournures en terme de qualité. J'ai eu cette idée : que se passerait-il si Coltrane et George Harrison travaillaient ensemble ? Ça sonnerait comment ? »

Pendant toute la seconde moitié des années 60, il explore le champ des possibles, expérimente les mélanges au sein de plusieurs formations, comme The Free Spirits, considérée par certains critiques comme le premier groupe de jazz-rock, mais un mélange incomplet de pop psychédélique, de rock garage et de jazz pour d'autres. Après un seul album en 1967 resté confidentiel, Out of Sight and Sound, Coryell intègre le quartet du vibraphoniste Gary Burton, avec lequel sa vision commence véritablement à prendre forme. A 25 ans, il est déjà virtuose de son instrument et montre une riche maturité dans son jeu. Il sort ensuite ses deux premiers albums en solo, Lady Coryell et Coryell, salués par la critique.

Mais dès 1967, il manque des occasions de faire prendre à sa carrière un tournant à la hauteur de son talent. Il croise d'abord la route de Jimi Hendrix et manque d'enregistrer avec lui sur l'album Electric Ladyland. Avec regrets, il l'explique au blog MusicGuy247 : « J'aurais du accepter l'invitation d'Hendrix de le rejoindre au studio Record Plant de Los Angeles pour jouer le morceau Voodoo Chile avec lui, mais à l'époque j'étais trop défoncé. » En 1969, il déclinera une autre invitation d'Hendrix de monter sur scène avec lui et son Band of Gypsys.

C'est pour ces mêmes raisons, en plus de la peur et d'un manque de confiance en soi, que la même année, il décline la proposition d'intégrer Lifetime, le groupe du batteur Tony Williams. Coryell, ainsi que toutes les pointures du jazz de l'époque, Miles Davis, Cannonball et Nat Adderley, se rendent aux premiers concert et tous en repartent stupéfaits. Dans une interview au magazine JAZZ publiée en 1984, il raconte : « Je réalise aujourd’hui que lorsque Tony Williams m’a invité à rejoindre son groupe, cela aurait pu être un tremplin pour jouer avec Miles. Parce qu'au lieu que ce soit moi qui rejoigne le groupe de Tony, ce fut John McLaughlin. Et bien entendu, vous connaissez le reste de l'histoire. » Le reste de l'histoire, c'est McLaughlin qui tape dans l'oreille de Miles Davis et enregistre quelques semaines plus tard deux des monuments du jazz-rock, In a Silent Way et Bitches Brew.

Au même moment que son idole, Larry Coryell enregistre lui aussi son chef d'oeuvre jazz-rock, considéré comme le vrai premier album de fusion jazz-rock, Spaces qui sort en 1970. Un disque qui a comme particularité d'avoir été enregistré en même temps que Bitches Brew, avec en partie les mêmes musiciens que Miles : « Il s’est lancé dans la fusion jazz-rock avec Bitches Brew et, à l’époque je me souviens parfaitement que nous étions en train d’enregistrer Spaces. Tous les musiciens, à l’exception de Miroslav Vitous, débarquaient des séances avec Miles. Il fallait s’organiser pour caler les sessions d’enregistrement en fonction du planning de Miles. Et vous pensez bien que quand John [McLaughlin], Billy [Cobham] et Chick [Corea] arrivaient, il n'arrêtaient pas de discuter de ce qu'ils faisaient avec Miles… Le choix de musiciens de Miles faisait référence. On ne compte plus ceux dont la carrière a vraiment pris après avoir joué avec lui. » Après avoir posé des fondations importantes avec Spaces, Coryell n'aura malheureusement jamais le même succès que John McLaughlin et les autres musiciens de Miles qui eux, écriront la grande histoire du jazz-rock.

Pendant ce temps, Larry Coryell écrit la petite histoire du jazz-rock. Il enregistre de nombreux albums solo pendant toutes les années 70 en collaboration avec le guitariste belge Philip Catherine, ou encore le violoniste Stéphane Grappelli. Entre 1973 et 1976, il fonde Eleventh House, avec qui il produit plusieurs albums salués par la critique, jusqu'à ce que le genre s'essouffle et que le jazz prenne une autre direction. Mais son alcoolisme et ses autre dépendances le maintiennent dans sa position d'outsider. Si bien qu'il manque encore une occasion de briller sur le devant de la scène. Il monte le Guitar Trio en 1979 avec ses amis John McLaughlin et Paco de Lucia. Après plusieurs concerts à guichet fermé, l'état de Coryell ne lui permet pas de continuer. Il est remplacé par un autre virtuose, Al Di Meola, qui a déjà construit une grosse carrière avec le groupe Return to Forever et en solo. Et le Guitar Trio gagnera quelques années plus tard un succès considérable.

Poussé par le pianiste Herbie Hancock et le saxophoniste Wayne Shorter, il commence à pratiquer le bouddhisme au début des années 80 et grâce à cela prend le chemin de la sobriété. Jusqu'en 2015, et son dernier album Barefoot Man : Sanpaku, il continue de produire un nombre important d'albums et de tourner partout dans le monde. A la fin de sa carrière, il est tout de même reconnu comme le "Parrain de la fusion" et son oeuvre est largement samplée par de grands producteurs de hip hop comme J Dilla et DJ Shadow. En 2007, dans son autobiographie Improvising : My Life in Music, il revient sur son manque de reconnaissance ainsi : « J'ai eu toutes sortes d'opportunités, ma carrière a grandi et grandi mais je n'ai pas arrêté de la démolir de mes propres mains. »