Jazz Culture : Martial Solal - Coming Yesterday

Après la parution de “Coming Yesterday” de Martial Solal enregistré par France Musique à la salle Gaveau à Paris le 23 janvier 2019, Challenge Records offre 10 CD aux auditrices et auditeurs d’Open Jazz.

Jazz Culture : Martial Solal - Coming Yesterday
Martial Solal, © Jean-Baptiste Millot

Au moment où j’entrais en scène, ce 23 janvier 2019, je ne savais pas encore que je déciderais de ne plus jouer de piano, plus de soixante-dix ans après mes débuts. Pour maintenir un certain niveau, cet instrument exige de vous une fréquentation quotidienne, il vous demande de la délicatesse, de la brutalité, de l’énergie surtout. J’ai vécu avec ces exigences toute ma vie, avec le bonheur de constater les progrès, les avancées techniques, musicales, les enrichissements rythmiques, harmoniques, que l’on acquiert avec le temps. Bien sûr, au début, tout va très vite. Pour peu que l’on soit doué, qu’on y consacre un peu de temps, qu’on écoute ce qui a été fait avant vous, que l’on choisisse une voie, tout peut paraître facile. Les progrès sont rapides, les illusions immenses, puis surgissent des murs, de plus en plus hauts, murs qu’on veut atteindre, dépasser. Soixante-dix ans pour y parvenir, c’est un minimum… Quand l’énergie n’est plus au rendez-vous, mieux vaut arrêter. 

J’ai eu l’impression, ce 23 janvier, d’être parvenu au début d’un chemin que j’aurais aimé continuer, après tant d’années d’improvisation, de création, à partir de ce que l’on nomme des standards, que j’appelle des prétextes, des enjeux, des sujets de dissertation que vous pouvez développer de mille et une façons, au gré des évolutions qui surgissent dans votre esprit ou dans votre entourage. Le standard est passé de mode, remplacé par d’autres thèmes qui la plupart du temps n’avaient pas les qualités pour devenir des standards, on les appelait des « originaux ». Tous les musiciens se sont estimés compositeurs, le free jazz est passé par là, donnant un coup de balai aux vieux thèmes, supprimant par la même occasion les difficiles règles de stabilité du tempo, de l’harmonie, de la mélodie. Certains standards ont survécu, ceux que vous découvrirez peuvent être qualifiés d’inusables. Ils ne sont toujours que prétextes à exprimer des idées, avec toutefois des règles assouplies, le rubato ayant droit de cité de même que les accélérations, l’atonalité ou l’absence de tempo permanent. 

Voilà où j’en étais de mes réflexions ce 23 janvier. Certains passages me paraissent refléter l’état de mes connaissances à ce jour. Pour moi, le jazz reste celui du vingtième siècle, celui qui a vu naître le New Orleans, le middle jazz, le be-bop, le free jazz. Les trois premières de ces époques du jazz ont été bâties sur une rythmique ternaire. Charlie Parker a peut-être été le premier à utiliser les doubles croches sur un tempo moyen, faisant oublier la nécessité de ce balancement permanent que l’on appelait le swing, ce balancement là ayant disparu sous cette forme avec l’arrivée des rythmiques et des phrasés binaires. Ce style de rythmique ne correspond plus à ce que je considérais comme essentiel. J’ai préféré une liberté plus grande, jouant sur les mélanges de tonalités, de rythmes, de durée, de style, plutôt que l’esclavage obligé des « nouvelles » rythmiques. La très grande liberté demande beaucoup de travail. J’en ai fourni ma part. Merci à ceux qui m’ont aidé, qui m’ont fait progresser par leurs encouragements ou leurs critiques, à ceux qui ont bien voulu jouer avec moi, pour moi, qui ont joué mes compositions, souvent pendant des années. Tant pis pour tous ceux qui sont passés à côté de ce que j’ai essayé de leur offrir. Progresser est un bonheur très égoïste. J’ai l’impression d’avoir, pendant ce concert, semé un brin d’herbe indiquant une direction que j’aimerais voir se poursuivre. Par endroits, cette herbe a déjà suffisamment poussé pour qu’elle puisse être considérée comme un testament musical… improvisé.
Martial Solal