Jazz Culture : “Manhattan Chaos” de Michaël Mention

New York 1977 : un black-out total paralyse Manhattan et fait basculer la vie de Miles Davis. “Manhattan Chaos “ de Michaël Mention paraît chez 10/18.

Jazz Culture : “Manhattan Chaos” de Michaël Mention
Manhattan Chaos, © 10/18

L’été de tous les extrêmes : alors que la ville est en faillite, une canicule sans précédent sévit et le tueur appelé Fils de Sam rôde dans les rues. Tandis que le soleil se couche sur Manhattan, une coupure de courant survient. Huit millions d’habitants sont soudain plongés dans l’obscurité : c’est le black-out et la panique s’empare de la ville. Cloîtré chez lui, rongé par la drogue, le célèbre musicien Miles Davis a mis un terme à sa carrière et s’enlise dans la dépression. En manque d’héroïne, Miles se résout à sortir, alors que des émeutes se déclarent à travers la ville. C’est le début d’une nuit de terreur, où il va se heurter aux pillards et aux fantômes de Manhattan. Traqué d’un siècle à l’autre, la star déchue fera tout pour survivre, alors qu’un mal mystérieux le ronge de l’intérieur.

Interview de Michaël Mention

Pourquoi ce désir d’écrire sur New York ?

À la base, j’avais surtout envie d’écrire sur Miles Davis. Je n’ai jamais vraiment été sensible au jazz, mais j’ai découvert il y a quelques années son oeuvre entre 67 et 75. Une période riche en expérimentations, décriée par les puristes. Je n’ai écouté que lui durant deux ans, je me suis beaucoup documenté et ma passion a viré à l’obsession. C’était pareil pour Power, Jeudi noir, Bienvenue à Cotton’s Warwick… pour chaque roman, dès que le thème m’obsède, je sais que je tiens une histoire.

Là, le déclencheur narratif a été sa période de repli entre 75 et 80. Je l’ai imaginé cloîtré chez lui, à Manhattan, et les premières images ont surgi. J’y ai vu une sorte de Citizen Kane de la musique, reclus dans sa prison dorée, à la manière de la rockstar destroy du film The Wall. Dans La voix secrète, j’étais parti de Lacenaire pour explorer le XIXème siècle, et là, c’était le même processus : à travers Miles, j’ai ouvert mon récit au New York des Seventies. Je l’avais abordé dans mon roman Fils de Sam, mais cette fois je voulais sonder l’histoire de la ville, et je n’ai pas été déçu. J’ai appris tant de choses que New York s’est vite imposée comme le personnage principal.

Vous avez choisi comme héros, Miles Davis, un musicien de légende au caractère imbitable et aux addictions nombreuses, cela vous a-t-il fait découvrir une nouvelle façon d’écrire ?

L’un des enjeux de “Manhattan Chaos”, outre de rendre hommage à Miles, était de disséquer ses faiblesses et ses contradictions. Écrire sur une star ne m’intéresse pas. En revanche, évoquer l’individu, le mettre à nu, oui. Et si ça me touche, ça peut toucher les lecteurs. Dès le premier chapitre, le récit a pris une tournure personnelle, étant moi-même dans une période de questionnements, et j’ai fusionné mes pensées avec celles de Miles, puisées dans sa bio. C’était un mec ambivalent, le roman devait donc être à son image, ce qui a donné un récit patchwork, intime et collectif, grave et fun, réaliste et fantaisiste. Ces tonalités m’ont conduit à booster mon style visuel, mon approche sensorielle et émotionnelle.

Toutefois, j’avais à coeur de ne pas être trop en roue libre. New York étant le personnage principal, je devais en permanence revenir à son réalisme de béton, à sa population. Avec Vanessa, mon éditrice, nous avons particulièrement travaillé le rythme : l’important, ce n’est pas Miles, mais Miles prisonnier de Manhattan.

Votre roman est extrêmement documenté à la fois sur la vie de Miles Davis et sur l’histoire de New York. Quels points vous ont posé le plus de difficultés ?

Bien que le roman soit court et relativement linéaire, il est celui qui m’a demandé le plus de boulot. Power, mon roman consacré aux Black Panthers, était complexe à écrire, mais c’était lié à la densité du sujet. Pour Manhattan Chaos, j’ai travaillé sur les émeutes de 1863, l’incendie de la Triangle Factory en 1911 ou encore le Ku Klux Klan, mais la véritable difficulté concernait l’articulation du récit. À chaque page, je me repositionnais pour gérer au mieux les dialogues et l’action, l’introspection et le déroulement des pillages durant le black-out. C’était épuisant, mais exaltant : toujours revenir à l’essentiel, décortiquer l’échappée de Miles, foulée après foulée, rappeler que la nuit est un piège de chaque instant… c’est ce qui m’intéresse de plus en plus dans l’écriture, cet équilibre permanent entre les éléments. J’ai toujours été passionné d’Histoire, je lui ai consacré plusieurs romans, mais avec celui-ci, j’ai le sentiment de l’avoir abordée comme jamais auparavant : confronter le passé au présent, pour signifier à quel point l’histoire est vivante et qu’elle ne se cantonne pas aux livres d’école, ce que j’entends trop souvent.

Après avoir traité les combats menés dans les sixties, j’aborde leurs conséquences et leurs désillusions dans Manhattan Chaos, clôturant mon exploration des seventies pour inaugurer une nouvelle phase de mon écriture.

Michaël Mention est né en 1979 à Marseille. Enfant, il se passionne pour le dessin. Adolescent, il réalise plusieurs bandes dessinées. Étudiant, il intègre un atelier d’écriture et rédige des chroniques satiriques, avant d’écrire son premier roman. Passionné de rock et d’histoire, il accède à la reconnaissance avec sa trilogie policière consacrée à l’Angleterre, récompensée par le Grand Prix du roman noir au festival international de Beaune en 2013 et le Prix Transfuge meilleur espoir polar en 2015. Son roman Power (Stéphane Marsan, 2018) a reçu le Grand Prix au Festival Sans Nom de Mulhouse en 2018.