Jazz Culture : Ethan Iverson compare deux versions de "In A Sentimental Mood"

Le global Ellington VS l'intime Bill Evans le 17 août 1967 à New York.

Jazz Culture : Ethan Iverson compare deux versions de "In A Sentimental Mood"
Bill Evans, Duke Ellington, © Getty / Tom Copi, David Redfern

Il y a quelques jours, dans le New Yorker, le pianiste Ethan Iverson se livrait à une analyse comparative de deux versions de In A Sentimental Mood jouées et enregistrées le même soir, le 17 août 1967, à NYC par Duke Ellington pour la première version et Bill Evans pour la seconde.

Nous sommes en 1967, Duke Ellington est au crépuscule de sa carrière il entame ce soir-là un concert au Rainbow Grill, un restaurant et une salle de bal au 65ème étage du 30 Rockefeller Plaza. Accompagné par Cat Anderson, Johnny Hodges, Paul Gonsalves,Lawrence Brown et Harry Carney, en petite formation donc, Ellington donne un concert dont le point culminant est une version en quartet avec Gonsalves de In a Sentimental Mood.

Le premier chorus est joué au piano en ré mineur / Fa majeur, dans un style assez proche des enregistrements de 1935. Après les accords “old style” Ellington module en si bémol mineur / Ré bémol majeur pour l’entrée de Gonsalves, l’harmonie qu’il avait utilisée pour la version "new style" enregistrée avec John Coltrane en 1962. Une rampe de lancement parfaite pour ce maître de l’art de la ballade qu’était Paul Gonsalves qui livre là un solo soyeux, velouté et intense. L’accompagnement d’Ellington est quasiment rhapsodique : des block chords, des notes perlées en cascades, un long passage en trilles à la main gauche sous une main droite économe et pointilliste…. Difficile de trouver un accompagnement de ballade aussi dense..

Le même soir, Bill Evans jouait au Village Vanguard. Son trio d’alors était un mélange de nouveau et d'ancien. Eddie Gomez était une flamme fraîche dans la tradition de Scott LaFaro et Philly Joe Jones le batteur était un associé de longue date de Bill Evans. Bill Evans a enregistré In a Sentimental Mood à plusieurs reprises dans sa carrière, généralement en ballade, mais au Village Vanguard ce soir-là, c'était un tempo medium. Il existe trois prises différentes lors des différents sets des 17 et 18 août, mais la partie du piano est d’une cohérence remarquable. Gomez et Jones interprètent les parties rythmiques avec beaucoup de liberté d’intervention, surtout c'est une approche beaucoup plus moderne et interactive de la section rythmique que Lamb et Little avec Ellington au Rainbow Grill.

Mais Ethan Iverson insiste surtout sur la part de fantaisie quasi surréaliste qui ressort du piano de Duke Ellington, irréductible à tout enseignement. Il y avait des danseurs au Rainbow Grill, mais on les imagine parfaitement s’arrêter, garder leur partenaire dans les bras et simplement écouter le jeu de piano… De son côté, le trio de Bill Evans n'aurait pas pu jouer pour les danseurs. Le Village Vanguard était déjà une sorte de temple pour le jazz, le plus brillant de la ville, où les auditeurs devaient être sensibilisés à la musique avant de descendre les escaliers.

Aux yeux d’Iverson, Duke Ellington pouvait connecter tous les niveaux d’appréhension de la musique - le social, le moderniste, l'intellectuel, le populiste, le poétique - pour une vision globale de la musique américaine. Bill Evans était dans un rapport plus individuel et intime à la musique, il faut dire que la question du rapport au public ne se posait pas dans les même termes qu’aujourd’hui.

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