Jazz Bonus : Somi - Holy Room

La sortie de “Holy Room - Live at Alte Oper” de Somi avec le Frankfurt Radio Big Band arrive opportunément comme un hommage à la sacralité du domaine culturel.

Jazz Bonus : Somi - Holy Room
Somi, © Salon Africana

"Depuis la pandémie, j'ai beaucoup réfléchi aux relations entre le récit en direct, la réunion publique d’une assemblée et la possibilité que nous avons tous d'être des témoins actifs. Qu'est-ce que cela signifie pour une femme africaine de se tenir sur une scène européenne et de crier les histoires qui lui tiennent à cœur ? Qu'est-ce que cela signifie pour une institution culturelle de réserver un espace pour que ces histoires puissent être entendues et célébrées" ? demande Somi.

Lorsque Olaf Stötzler, directeur du Frankfurt Radio Big Band (également connu sous le nom de hr-BigBand), a invité Somi à se produire avec eux en mai 2019 pour une émission de radio diffusée depuis l'historique opéra Alte Oper, elle n'avait pas prévu de sortir l'enregistrement sous forme d'album live. Somi s'est attachée au répertoire de sa comédie musicale sur la légendaire chanteuse et militante sud-africaine Miriam Makeba. La production de la première mondiale de la comédie musicale a été interrompue seulement six jours avant la soirée d'ouverture au St. Louis Repertory Theater en raison de Covid-19.

Ainsi, tout en regardant s’annuler toute la tournée prévue, Somi est revenue sur cet enregistrement qui a également marqué sa première prestation avec un big band. "Le simple fait de se réunir en public pour raconter des histoires m'a réconfortée d'une manière profondément viscérale. Non seulement parce qu'il m'a transportée sur les scènes et dans le répertoire où j'ai envie de revenir, mais surtout parce qu'il s'agit d'une méditation sur ce que l'espace culturel fait réellement pour l'artiste et le public en général - et pour les communautés marginalisées noires, africaines, féminines et immigrées que je représente en particulier. La scène et les gens deviennent immédiatement des témoins actifs de mon humanité simplement en partageant l'espace. Choisir d'être le témoin de la vérité d'une autre personne, c'est choisir une voie que je crois être mystique", a-t-elle déclaré.

Cette réflexion a pris une signification encore plus profonde pour elle au milieu du débat ouvert par le mouvement Black Lives Matter sur le racisme systémique. "Toutes les institutions culturelles ont publié des déclarations sur les raisons pour lesquelles elles sont aux côtés des Noirs en ce moment. Mais choisissent-elles encore d'être des acteurs au-delà des stars du box-office et de manière ouverte ? A quoi ressemblent leurs conseils d'administration et leur personnel ? “ Ce sont ces questions qui ont conduit Somi à utiliser les recettes de cet album pour collecter des fonds pour le Black Art Futures Fund (BAFF), un collectif de philanthropes qui promeut l'élévation et la préservation des arts et de la culture noirs par l'octroi de financements, la mise en relation des organisations culturelles et des donateurs. "Je veux soutenir une organisation qui répond activement aux besoins des organisations culturelles noires et des artistes qu'elles servent, d'autant plus que les institutions culturelles noires sont déjà largement sous-financées. Face à une pandémie, ce déficit de financement ne fait que s'aggraver". 

Avec le pianiste et arrangeur John Beasley, qui apporte son expérience en matière d'arrangements et de direction de big band, Somi, le Big Band de la radio de Francfort, et les collaborateurs de longue date de Somi - le guitariste Hervé Samb et le pianiste Toru Dodo - explorent son répertoire, tiré de ses deux précédents albums chez Okeh/Sony, “The Lagos Music Salon” (2014) et “Petite Afrique” (2017). Ce dernier, qui constitue la majeure partie du live, a remporté le NAACP Image Award for Outstanding Jazz Album en 2018 et raconte l'histoire de la communauté d'immigrés africains de longue date à Harlem. "Il est important pour moi qu'à la fin d'un concert, le public comprenne tout ce que je suis, comme quelqu'un qui a un trait d'union entre deux cultures, par défaut, mais qui est toujours entière", dit-elle. "Je suis quelqu'un qui se situe entre les deux. J'essaie de présenter ce contexte sur un plan musical, à la fois dans les paroles et à travers les arrangements de chaque chanson. Il est très important pour moi qu'il y ait un équilibre entre mes influences occidentales et africaines".

Lorsqu'elle parle de se situer dans "l'entre-deux", Somi évoque son héritage culturel en tant qu'Américaine de la première génération, ayant grandi principalement dans l'Illinois, de parents ougandais et rwandais. Cette expérience lui permet de voir les différences et les similitudes nuancées entre les Afro-Américains et les diverses communautés africaines. Cette vision des choses s'est toutefois accompagnée de certains combats personnels, la Somi étant parfois considérée comme "trop occidentale" par certains ou "pas assez noire" par d'autres. "Au début de ma carrière, j'ai souvent ressenti une pression pour choisir un camp afin d'être compris musicalement - Africaine ou Américaine, Immigrante ou Occidentale, Noire ou Noire d’ailleurs. Au fil du temps, j'ai réalisé que mon plus grand atout était ma capacité à être l'un ou l'autre, les deux, et toutes les combinaisons. J'ai donc simplement décidé de me pencher sur la tension qui marque souvent l'entre-deux. La plus grande chance de la création artistique, c’est la possibilité de situer le "chez soi" dans l'imaginaire culturel".

Lors de l’enregistrement de “Holy Room”, le thème de cet "entre-deux" apparaît sur le fascinant Black Enough. La chanson elle-même aborde les définitions sociétales erronées de la noirceur. Écrite à l'origine en 2015, alors que le mouvement Black Lives Matter gagnait du terrain au niveau international, elle aborde les préjugés universels dont souffrent les Noirs. Somi termine la chanson en criant "Don't shoot !" à plusieurs reprises sur un contrepoint de cuivres insolent jusqu'à ce qu'un coup de tambour en forme de balle mette fin à la chanson.
(extrait du communiqué de presse en anglais - traduction E. Lacaze / A. Dutilh)