Jazz Bonus : Matthew Shipp - Codebreaker

Mis à jour le lundi 08 novembre 2021 à 14h27

Matthew Shipp prend un tournant introspectif sur son dernier album de piano solo. “Codebreaker” crypte de riches harmonies, des clusters semblables à des nuages, et se situe au confluent improbable de Bill Evans et Bud Powell. Sortie chez Tao Forms.

Jazz Bonus : Matthew Shipp - Codebreaker
Matthew Shipp, © RBG

Dans le catalogue volumineux que le pianiste Matthew Shipp a créé au cours des trois décennies et demie qui viennent de s'écouler, son œuvre pour piano solo a tracé une voie unique pour l'évolution du vocabulaire de l'instrument. Sur son dernier album, Shipp se trouve dans un état d'esprit inhabituellement méditatif. Bien que le langage soit indubitablement le sien, les attaques habituelles, les clusters denses et la circularité insistante sont plus souvent remplacés par des nébuleuses harmoniques qui se délectent des résonances mystérieuses que Matthew Shipp fait apparaître sur le clavier. 

"J'ai en fait été choqué par le caractère introspectif de l'album lorsque je l'ai réécouté", admet Matthew Shipp. "Si j'essaie de disséquer mes motivations, qui ne sont pas toujours conscientes et qui arrivent d'elles-mêmes, je me vois vraiment me prélasser dans l'harmonie. J'essaie d'extraire du piano toutes les harmoniques possibles et imaginables et, dans cette optique, tout ensemble d'harmoniques implique un ensemble de fragments mélodiques."

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Compte tenu de cette impulsion investigatrice, Matthew Shipp lui-même pourrait être considéré comme le "Codebreaker" du titre évocateur de l'album. Il y a un humour ironique dans ce nom, car Matthew Shipp imagine un parallèle entre un agent secret de la Seconde Guerre mondiale qui s'acharne à déchiffrer un code ennemi et lui-même, assis au piano, qui s'interroge sur les énigmes infinies de la musique. Mais l'idée semble profondément sérieuse si l'on considère le langage sonore singulier qu'il a inventé et qui fait de lui l'un des pianistes les plus singuliers de sa génération.

Matthew Shipp concède que son récent anniversaire a peut-être quelque chose à voir avec le caractère plus introspectif de son nouvel album ("60 ans, ce n'est pas vieux, mais ce n'est certainement pas jeune", plaisante-t-il), mais il s'agit également de la poursuite d'une enquête menée tout au long de sa carrière sur la façon dont son approche subversive du piano est liée à la lignée historique de l'instrument. Si des artistes comme Cecil Taylor et Sun Ra ont été des pierres de touche constantes dans les écrits critiques sur son travail, un nom qui émerge à l'écoute de “Codebreaker”, peut-être pour la première fois dans la discographie de Matthew Shipp, est celui de Bill Evans.

"C'est très abstrait et je ne sais pas si les auditeurs l'entendront, mais j'entends une ligne dans mon jeu qui essaie d'entrer dans la trajectoire qui relie le jeu de piano de Bud Powell à Bill Evans", dit Matthew Shipp. "Ce n'est pas une ligne que l'on trace habituellement, mais Bill Evans est un pianiste influencé par Bud Powell. Il s'agit de jouer avec la dichotomie entre l'universel et le personnel dans le contexte de cette pyramide où Bud Powell, Bill Evans et, en quelque sorte, moi-même, nous nous rejoignons de manière moderne."
(extrait du communiqué de presse en anglais - traduction E. Lacaze / A. Dutilh)