Jazz Bonus : Limousine - L'été suivant

“L’été suivant…”, le quatrième album du quatuor français Limousine entretient toujours, comme ses prédécesseurs, ce mystère autour d’une musique indolente difficile à circonscrire, entre jazz, pop et easy-listening détourné.

Jazz Bonus : Limousine - L'été suivant
Limousine, © Ben Pi

Le soleil brille, la chaleur enveloppe les corps, quelque chose malgré tout ne va pas. Ici, la tension se devine derrière la volupté et l’on se retrouve happé, sans s’en rendre compte, par un lyrisme désabusé et séduisant où tout va bien mais pas vraiment.

Limousine est un projet parallèle mais essentiel pour les musiciens qui y participent. C'est une récréation, un groupe sans chanteur, qui avec les années s'est transformée en un rituel pour ces quatre garçons formés au jazz, dérivant depuis vers de bien différents rivages, et qui suivent des carrières variées – au sein de formations bien connues et auprès d'artistes réputés (Poni Hoax, Jeanne Added, Thomas de Pourquery, Joakim). 

David Aknin (batterie), Laurent Bardainne (saxophone, claviers), Maxime Delpierre (guitare) et Frédéric Soulard (claviers) se sont réunis autour d'une envie commune, il y a environ quinze ans ; celle de jouer ailleurs que dans les repaires des musiques radicales et improvisées. L’envie aussi de se divertir en interprétant librement des standards jazz et pop – ou des compositions qui y ressemblent – de préférence assis sur scène, et en costumes. L'idée s'est matérialisée par un premier album en 2005 sorti sur le label Chief Inspector.

“L’été suivant…” est aujourd'hui le quatrième album de Limousine après “Siam Roads” en 2014, déjà publié chez Ekler’O’Shock. Là où ce précédent projet tournait autour d'un voyage en Thaïlande, d'une rencontre initiatique avec un musicien traditionnel de la région du Isaan, ce nouveau disque ne suit aucune route si ce n'est celle de la fantaisie et de la flânerie. Il est le résultat d'une méthode de travail simple : le quartet s'est réuni ces trois derniers étés, entre la fin juillet et le début août, dans le même studio du 18e arrondissement. En général, c'est à ce moment de la saison que Paris commence à se vider et que l'ambiance de la capitale oscille entre légèreté, spleen, impatience et sérénité. C'est entre autres ce qui résonne dans ce disque : une forme de détachement gracieux, une nonchalancegrisante

Les titres s'enchaînent avec une fluidité proche de la suspension si ce n'était la mélancolie qui infuse sournoisement l'ensemble. Plus que d'une esthétique ou d'un répertoire précis – jazz, dub, kraut, synth-pop, on entend un peu de tout ça au fil de “L'été suivant…” –, on pourrait parler d'easy-listening détourné, de muzak au goût amer plutôt que rassurant. L'exécution est précise, on sent le plaisir qu'ont ces virtuoses bientôt en vacances à jouer entre eux, le rendu est mobile, tout cela coule bien, vague après vague, laisse sur son passage une écume de sous-entendus, de non-dits. C'est une musique charnelle, indolente, une bande-son de câlins appuyés, qui se nourrit pourtant d'un malaise : la tension se devine derrière la volupté. Ce n'est pas un hasard si l'album tient son titre d'une phrase de Bonjour Tristesse de Françoise Sagan, phrase elle-même reprise dans l'adaptation BD de Fred Rébéna dont une case orne la pochette. Le soleil brille, la chaleur enveloppe les corps, quelque chose malgré tout ne va pas. La répétition des rythmes hésite entre euphorie et abrutissement, l'élégance des nappes se meut en distance tragique, le charme jazzy des arrangements finit par se faire funèbre. En somme ce nouveau projet de Limousine sent le sexe et les ténèbres, l'espoir et la chute. Et l'on parie que ce lyrisme désabusé et tellement séduisant saura résonner très loin et très longtemps.

À l'heure où sort “L'été suivant…”, Limousine a déjà publié de la musique en 2019, à savoir la bande originale du film "Deux fils" de Félix Moati. Comme quoi le groupe ne nous pas attendus pour exploiter le potentiel cinégénique de son travail. 

Limousine est au Café de la Danse à Paris (75) le mardi 21 mai à 20h.